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Le Brésil, c’est bien connu, est le pays du football. Mais qu’est-ce que cela veut dire ?

Ronaldinho

Ronaldinho

À l’heure où j’écris ces lignes, Sócrates, le fameux joueur de football brésilien, vient de s’éteindre à l’âge de 57 ans, le jour même où son ancien club, le FC Corinthian, remporte le championnat national. Sa mort, combinée à une victoire qui lui a toujours échappé, a suscité des hommages dans tout le pays.
Au Brésil, le football est en effet bien plus qu’un sport, et dire qu’il s’agit d’une religion serait trop faible ou réducteur. Comme Sócrates, le football porte là-bas des valeurs politiques : il peut être un outil de contestation et d’engagement politique, comme l’a prouvé l’expérience de la démocratie corinthiane, sur laquelle je reviendrai. Dans un pays possédant cinq titres de coupe du monde, le football constitue également un prisme intéressant et significatif des mutations économiques de notre monde. Enfin, plus qu’une religion, le football au Brésil représente quelque chose de socialement, extrêmement puissant. Ce sont ces trois dimensions, politique, économique et sociale, que l’on doit étudier si l’on veut donner au football brésilien toute la profondeur qu’il mérite.
Le football possède au Brésil une valeur politique forte. Elle peut être portée par de nombreux sports, dans de nombreux pays, mais elle a été au Brésil et dans le football plus forte que partout ailleurs. Prenons l’exemple de Sócrates, qui en 1981, et en opposition à la dictature militaire, décide d’établir dans son club un mode de décision démocratique dans lequel, chacun des joueurs a son mot à dire.
Des modalités d’entraînement à la redistribution des bénéfices, en passant par les stratégies de jeu, chaque décision est soumise au vote. Cette expérience a un but simple : porter l’étendard de la démocratie aux yeux de tous, dans le sport le plus populaire du pays, pour mettre à mal la dictature. « Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie », tel était le message porté grâce à une banderole par le club lors de la finale pauliste de 1983, et en effet Sócrates a gagné : l’expérience du club s’est terminée en 1985, lors de la transition démocratique brésilienne, lorsque le pays n’a plus eu besoin de ce symbole.
L’histoire des clubs de football brésilien nous en dit aussi long sur les mutations de l’économie mondiale. Des débuts du football professionnel jusqu’à la fin des années 1980, tous les joueurs de l’équipe nationale restaient au Brésil. Un renversement s’opère toutefois dans les années 1990 : le salaire des joueurs augmente dans de telles proportions que les équipes brésiliennes ne peuvent plus suivre. S’opère alors une délocalisation des joueurs vers les équipes européennes – qui a oublié Ronaldo ou Ronaldinho ? Le Brésil, durant cette période, devient la terre de pillage des recruteurs du Vieux Continent. L’époque actuelle témoigne toutefois d’une sorte de retour du bâton, et les joueurs brésiliens retournent jouer dans leur pays, voire refusent même de le quitter. L’exemple de Neymar, joueur de 19 ans, convoité depuis longtemps par Chelsea et le Real Madrid, est éloquent. Comment ne pas voir dans ces processus le miroir de l’économie mondiale, avec notamment l’émergence de puissances économiques nouvelles : en l’occurrence, le Brésil, de plus en plus capable de négocier d’égal à égal avec les puissances établies.
Le football constitue surtout un ciment social fort au Brésil, un enjeu d’une très grande importance. Arrêtez n’importe qui dans la rue : qu’il suive ou non ce sport, il pourra vous dire quelle équipe il soutient. Cet engagement sans équivoque se retrouve à plusieurs niveaux : aussi bien au sein d’une même ville, dans les tournois qui opposent les clubs d’une même cité – par exemple à Sao Paulo, qu’au niveau du championnat national – un match entre une équipe de Sao Paulo et de Rio ferait passer les plus « chauds » de nos OM-PSG pour une rencontre d’enfants de choeurs. Mais tout le pays sait s’unir quand il faut affronter l’ennemi footballistique de toujours : l’Argentine. Et puis, même si c’était il y a longtemps, comment oublie le millième but de Pelé au Maracana ? 200 000 personnes avaient alors fait un triomphe au dieu du foot, faisant ainsi trembler le stade. Il y a peu de pays au monde dans lequel un sport réunisse autant et si universellement son peuple.

 

Gary Ziegler