Jumping de l’X

 

Les quelques vues qui suivent sont extraites du journal que Roger Breuil tint lors d’un voyage de 4 mois en Amérique du Sud. Romancier, essayiste (publié chez Gallimard), il fut également, de 1945 à 1948, directeur des émissions vers l’Amérique latine à la radiodiffusion française.

 

Populations
Il observe la population brésilienne, si différente de la sienne : « Dans l’État de Rio Grande do Sul : aux stations où s’arrête le train, toujours les mêmes troupes de jeunes filles en robes brillantes. La plupart des hommes sont en immense chapeau avec jugulaire, poncho à franges, bottes, éperons. Beaucoup portent un gros pistolet à la ceinture (on me dit qu’on a besoin d’armes pour se défendre contre les taureaux à demi-sauvages). Il me semble que tout le monde est en uniforme car, outre les cavaliers, tous les collégiens portent un costume militaire. Je songe combien ce pittoresque est la crue réalité pour ces gens. Pour nous, c’est un spectacle, alors que pour eux il n’y a justement jamais de spectacle. »

 

Ecole
Le système scolaire au Brésil présente des lacunes importantes : « Après 5 heures de navigation, entrés dans un rio (rivière) secondaire, nous nous arrêtons pour visiter (à l’improviste, me dit l’un des inspecteurs, mais je n’y crois guère) une école de campagne. Dans une vaste baraque sur pilotis, une quarantaine d’enfants. L’institutrice est noire, les enfants propres, pieds nus, visages pauvres. La méthode d’enseignement, me dit le Dr. B., est due à un Français (il s’agit de la méthode globale). Il semble que ça marche bien. Émouvant quand on songe qu’on est à trois jours de voyage de Sao Paulo. L’institutrice loge dans un appentis de 2 m sur 1,50 m. Un lit, un banc, quelques livres, une cuvette. Elle gagne une misère, n’est pas payée pendant les vacances, doit payer son logement et sa nourriture. Elle a la malaria comme toute la population et elle a le sourire. » À cette époque, il y a au Brésil de 65 à 82 % d’illettrés selon les États.

 

Prison
Il visite également une prison : « Deux grandes cellules. Dans l’une, une famille de quatre hommes, le père et les fils. Ces hommes avaient longtemps supporté la présence d’un ‘grilador’ (individu qui s’empare d’une terre laissée en friche, la cultive et se crée un droit naturel), jusqu’au jour où celui-ci a voulu les chasser. Ils se sont défendus à coups de fusil et l’ont tué. Dans l’autre, le prisonnier a violé une femme. On me dit : le mariage civil coûte cher. Pour éviter de payer la taxe, beaucoup se font accuser de viol, mais dans ce cas, il peut y avoir mariage de réparation. Ils font donc un mois de prison et sont mariés gratuitement. »

 

La saudade
Ce serait, paraît-il, le mot portugais le plus difficile à traduire, quelque chose entre nostalgie et mal du pays. Curieusement, Roger Breuil la ressent dès son arrivée au Brésil : « Sous mes yeux se déroule l’immense paysage désolé de ce pays. Pourquoi l’angoisse et la tristesse mortelle qui se dégagent de ces ondulations désertes sont, à cet instant précis, étendues là-bas (France) où je ne les éprouvais nullement ? Est-ce une illusion due à un phénomène de transfert ou bien est-ce maintenant que je touche la réalité ? » Lorsqu’il embarque pour rentrer en France, et comme on lui a assuré qu’il aurait « la saudade de la saudade », ce qui est un raffinement bien brésilien, il note dans son journal « j’espère que cela n’existe pas. En tout cas, la mélodie non seulement a perdu sa poignante désolation du campos de Rio Grande, mais a commencé à retrouver son charme. Cela m’étonnait aussi que ce cafard fût universel. Mais, d’autre part, c’est un enseignement profond de plus sur cette terre que je quitte…La grande expérience de ce voyage aura été : savoir exprimer de la saudade tout ce qu’elle contient, l’épuiser, en faire de la poésie. » Au Brésil, on célèbre la saudade le 30 janvier.

 

Aglaé Jézéquel