L’argent reste un tabou dans la  société française. Quelles sont les raisons de ce mal-être. Enquête.

Si les signes extérieurs de richesse n’ont jamais été la tasse de thé des Français, on peut se demander, à l’heure où la crise économique touche durablement les ménages, s’il est  encore bien  vu d’être riche en France. Pour Janine Mossuz-Lavau Directrice de recherche au CNRS (CEVIPOF / Sciences Po), les racines de ce mal être franco-français sont avant tout historiques : « À deux ou trois générations près, nous venons tous du monde rural. Même si aujourd’hui on ne compte plus que 3,5% d’agriculteurs, la culture paysanne a laissé sa marque. On garde  le souvenir de cet argent caché dans les soupières ou sous les matelas. Ensuite,  il faut considérer l’importance du catholicisme qui a été, à l’origine, la religion  des pauvres. Les apôtres prêtaient d’ailleurs à Jésus cette phrase : « Il est plus facile à un chameau de passer par le  chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer au paradis ». Enfin, rappelons le poids du marxisme qui continue de s’exercer  sur une partie de la gauche où l’on a  retenu que l’argent était synonyme d’aliénation de l’homme et que le profit n’était  pas une bonne chose. » Selon Éric Brunet, auteur du livre Être riche, un tabou français (Albin Michel),  si l’analyse historico-religieuse est bonne, elle ne suffit pas à expliquer le rejet de la richesse. Pour preuve, un pays catholique comme l’Espagne est aujourd’hui totalement décomplexé sur cette question.  « La détestation de l’argent tient surtout  à la puissance de l’immersion des idées de gauche après la seconde guerre mondiale. Cette idéologie s’est s’installée durablement dans les chaussons de la tradition catholique avec les mêmes réflexes anti-argent, pour aboutir à une sorte de catéchisme laïc. » Sans être un déclinologue, le journaliste estime que la pesanteur  culturelle est trop forte pour envisager  un changement radical. Pour preuve, le  virage « bling bling » de Nicolas Sarkozy au début de son mandat, loin de décomplexer les Français, les a, au contraire, scandalisés. Et Éric Brunet d’assurer :  « La France n’aime pas ses riches. C’est normal qu’ils s’en aillent ! ».

 

Éducation et politique
Pour réaliser une enquête de grande ampleur sur la place de l’argent dans notre vie, Janine Mossuz-Lavau a recueilli,  pendant deux ans, les confidences d’une centaine de personnes de 18 à 85 ans.  Des histoires de vies singulières qui prouvent à quel point notre comportement  face à l’argent dépend de notre éducation et de nos tendances politiques. Dans son livre (L’argent et nous, la Martinière),  elle distingue trois catégories de gens : Les « pauvres » qui gagnent moins de 1300 e nets par mois, les « moyens » qui gagnent de 1300 à 3000 e et les « riches » qui gagnent plus de 3000 e. « L’argent est une question obsédante car on ne peut pas passer une journée sans dépenser un euro. Quand on leur en donne l’occasion, les gens se racontent, mais il faut d’abord briser le mur du silence. »  Peut-on rêver d’une nouvelle phase de notre histoire où l’argent ne suscitera plus la jalousie, mais une indifférence sereine ? Pour le sociologue Michel Pinçon, nous sommes sur le bon chemin. « Les mœurs ont changé. Même s’il y a des conduites immorales, les gens sont moins méfiants face à l’argent trop facile. » Les Français sont plus ouverts au changement qu’on ne le pense et ont compris depuis longtemps que si l’argent occupait une place centrale dans leur vie, il ne faisait pas le bonheur.

 

F.B