Jardin et maison de thé

Parmi les réalisations japonaises, l’art du jardin est l’une de celles qui donnent le mieux à comprendre le génie singulier de cette civilisation. En goûtant la quiétude profonde de ces espaces naturels en réduction qui condensent l’essence du paysage nippon – un pavillon de thé ou l’ermitage d’un moine niché à flanc de montagne, flottant entre ciel, terre et eau -, c’est en vérité toute l’âme nippone qui se révèle. Cela, d’abord à travers son origine : le jardin japonais procède directement du modèle chinois. Dans ce domaine, comme dans beaucoup d’autres, les japonais ont fait preuve à la fois d’un sens aigu de la tradition et affirmé leur originalité avec force.
« Le jardin s’étend à la lisière indécise du monde intérieur et des choses » (Pierre Grimal)
A la relative symétrie du schéma chinois, le jardin japonais va préférer de subtils décalages : il n’est plus situé dans l’alignement exact du pavillon, le centre que constituent les hauteurs de pierres est lui-même légèrement désaxé. Par ailleurs, si la volonté de reproduire la nature pour en jouir reste fondamentale, les jardiniers nippons accentuent la dimension symbolique des matériaux choisis et de leur disposition. L’eau et la pierre représentent les principes de permanence, alors que le bois dit la finitude. 

La quête de l’harmonie par l’impression est irrationnelle pour un occidental, mais elle a toujours été la voie naturelle en Extrême-Orient. Les pierres ne sont dressées que pour favoriser la vie intérieure de celui qui séjourne dans le jardin. Pour Tomoya Masuda, « l’essence de la structure de l’espace architectural au Japon » est à chercher dans cette volonté de se mettre au diapason des éléments, de s’accorder à cette force primordiale qu’est le Ke. « C’est seulement lorsque l’être – ici l’espace – est orienté par ce vecteur qu’il peut être orienté ». L’orientation est donc avant tout intérieure. L’« Oku-No-In », mausolée du moine Kobo Daishi, à Kosayan, symbolise bien la supériorité dont jouit le caché sur le visible dans l’esprit japonais. La sépulture sacrée est en effet l’élément le plus retiré de l’ermitage (l’idéogramme « Oku » signifie le fond), et en cela s’avère être une « Pierre de profondeur », celle qui donne la clef de compréhension de l’ensemble du site.

Le Musée municipal de Yatsushiro

« Et c’est l’intériorité seule qui justifie le jardin » (Pierre Grimal)
Entre la fin des XIIe et XIVe siècles l’austérité Zen tend à la dématérialisation de l’espace, notamment dans le choix des pierres et des essences, sans pa- rure aucune. Cette économie de moyens apparente alors l’art du jardin à celui du haïku ou du dessin à l’encre de Chine, la quasi-nudité du lieu étant à l’image de la sobriété monacale mais aussi conforme à l’idée selon laquelle l’organisation spatiale ne doit pas entraver l’éveil par d’inutiles fioritures, mais au contraire le faciliter. Une simplification extrême rapproche le jardin japonais de l’épure, et il est à ce moment non-moins tableau qu’œuvre architecturale, possédant l’éloquence d’un monochrome.
Le goût du rituel, trait typiquement nippon, va connaitre un développement notable lors de la période d’Edo (1603-1868), à travers le l’évolution du « Jardin de thé ». Celui-ci s’éloigne de sa simplicité rurale d’origine, en multipliant les « Pierres de passage », autant d’étapes jalonnant la cérémonie. Cette codification va peu à peu scléroser l’art ancestral du jardin, jusqu’à encore récemment. Aujourd’hui, la présence du jardin se fait toujours ressentir, en particulier chez les architectes, qui sont nombreux à le revivifier.

Lorsque Toyo Ito, l’un des plus connus d’entre eux, entreprit de construire le Musée municipal de Yatsushiro au début des années quatre-vingt-dix, il le fit non seulement avec un grand respect pour le jardin traditionnel et le pavillon de thé jouxtant l’emplacement retenu, mais plus encore conçut l’ensemble du projet de manière à permettre une nouvelle lecture du site. Situé sur une petite colline, le musée est ainsi imperceptiblement enfoncé dans le sol afin de mieux faire corps avec le lieu. Au rez-de-chaussée, l’espace courbe que décrit une grande baie vitrée donne l’impression aux visiteurs de déambuler parmi les arbres, et de rester ainsi reliés à leur passé depuis un point de vue éminemment moderne, sans aucun sentiment de rupture.

Hugues Simard
Japon, Tomoya Masuda et Yukio Futagawa, Editions Office du livre, coll. architecture universelle, 1969
Toyo Ito : 1970-2001, GA Architect n°17, A.D.A. editions, 2002
L’art des jardins, Pierre Grimal, PUF, coll. Que-sais-je?, 1974
La nouvelle architecture japonaise, Naomi Pollock et Yuki Summer, Le Seuil éditions, 2010
L’art de dresser les pierres, Pierre et Suzanne Rambach, Editions Hazan, 2005
Le traité du jardin (1634), Yuanye, Editions de l’imprimeur, coll. Jardins et paysages, 1997