L’histoire de la Chine saurait-elle expliquer le phénomène d’émergence et de croissance d’un pays qui intrigue tant par sa réussite économique que par sa singularité en matière d’évolution sociale et politique ? Dans son livre La voie Chinoise. Capitalisme et empire, Michel Aglietta rend compte des raisons d’une révolution industrielle chinoise retardée. Il profite également de cet ouvrage pour remettre en cause la vision européenne du processus de croissance et de développement, qu’il juge excentrique. De manière plus générale, ce livre permet de s’interroger sur une question centrale : comment l’histoire permet-elle de comprendre le présent ?

L’étude de la Chine actuelle vient en effet bousculer la vision occidentalo-centrique du développement et de la croissance. Ainsi, lorsque nous évaluons les faiblesses de la Chine, nous la jugeons selon le principe de l’efficience du marché, une théorie essentielle à notre paradigme libéral. Le marché est d’autant plus efficient que les institutions facilitent son expansion. Partant de ce postulat, on peut supposer que la Chine atteindra notre niveau de développement. Cependant, nous commençons à prendre conscience que le modèle chinois pourrait devenir un autre paradigme, une autre règle qui pourrait bien devenir la règle du monde dans les prochaines années. Car l’Empire du Milieu n’est pas une anomalie. Il est évident que ce crédo libéral ne peut s’appliquer à la Chine d’aujourd’hui : peut-on encore considérer que le capitalisme est une économie de marché ? Que des institutions peuvent naître pour réduire les coûts de transactions (1) ?
Pour la Chine, le capitalisme devient un système politique comportant des institutions régulatrices. Ce sont ces formes institutionnalisées du rapport social qui s’imposent au marché : le marché n’est donc plus l’institution centrale.
Le capitalisme ne saurait être le strict équivalent de l’économie de marché ; le capitalisme recouvre des formes extrêmement diverses. En cela, l’exemple de la Chine est éloquent : c’est un pays qui a su, au cours de son histoire, mettre en place une forme de capitalisme très différente du capitalisme occidental, avec un espace social et des institutions très différents des nôtres. Il apparaît donc que nous risquons forts de nous tromper en analysant la Chine avec nos propres outils conceptuels. Cependant, il y a bien un point commun à toutes les formes de capitalisme : une régulation se révèle à terme nécessaire afin de sortir de la crise. Le capitalisme est un mode d’accumulation. Il ne peut se réguler lui-même. L’inégalité est l’essence du capitalisme. Le capitalisme est contradiction. Ces contradictions sont le moteur de la mutation des institutions.
Dans ces conditions, la Chine est-elle une puissance du capitalisme ? Il semble que la Chine ne l’a jamais été ; mais cela ne signifie en aucun cas qu’elle n’a pas inventé une autre forme de capitalisme. Pourquoi la Chine n’a-t-elle pas connu la Révolution industrielle du XVIIIe siècle, alors que son avance technologique laissait présager ce formidable  » take off  » ? Toutes les conditions étaient pourtant réunies. Stabilité des institutions politiques : la Chine est le symbole de la permanence de l’Etat unitaire central sur 2 000 ans. On y retrouve un principe de la philosophie politique chinoise (essentiellement dans le communisme) : fournir à la population de quoi vivre. Par conséquent, les Chinois attendent avant tout de l’Etat qu’il garantisse un certain niveau de vie et l’intégrité de leur territoire. Leur conception de la légitimité de l’Etat est largement différente de la nôtre, issue de la philosophie des Lumières. Aujourd’hui, le parti communiste a récupéré cette légitimité en assurant l’intégration du territoire.
La Chine est un modèle de croissance centré autour de l’Etat et pas du marché ; et c’est justement parce que ses institutions permettent une cohérence qu’elles résistent à la mondialisation. La survie de l’Empire repose sur une administration (le mandarin) et sur un système fiscal. Surtout, l’Etat n’a pas à trouver de compromis entre les différents groupes sociaux, comme dans les pays occidentaux. La famille est la maille du tissu social. Les  » groupes intermédiaires  » dont parlait Tocqueville, censés faire contrepoids à l’Etat, n’existent pas. Le seul élément qui puisse perturber cette vie politique est la révolte paysanne. On ne trouve pas en Chine de groupes sociaux pré-capitalistes. Ecartons donc l’idée d’une convergence vers le modèle démocratique occidental. La société chinoise illustre bien ce qu’Adam Smith appelle l’économie naturelle de marché : des rendements élevés, une croissance de la population, une accumulation du capital et de la monnaie papier près de dix siècles avant la Grande-Bretagne. Mais il semblerait que la Chine ait été victime d’un Etat stationnaire qui l’aurait empêché de connaître la croissance : rien ne peut être identifié à notre bourgeoisie pré-capitaliste. Et pourtant… de 1500 à 1820, le niveau de vie d’un Chinois est supérieur à celui d’un Européen (PIB par tête plus élevé) et la Chine produit 30 à 40 % de la richesse du monde. Pourquoi la Chine n’a-t-elle alors pas décollé ? Il semblerait que la Chine n’ait pas eu de moteur à l’origine d’un pré capitalisme, alors que l’Europe a très tôt développé des activités de négoce, grâce au commerce avec le nouveau monde. Les Chinois ont cependant développé une marine impressionnante. La  » flotte d’or  » a commercé avec l’Afrique, a découvert l’Amérique 50 à 100 ans avant les Européens : citons ici les expéditions de l’amiral Cheng-lo.
Subsiste alors une question : pourquoi la Chine a-t-elle rompu avec cette logique smithienne de croissance ? La réponse est simple : par crainte de voir son empire perdre cette harmonie sociale qui la caractérise. L’ouverture sur le monde suscite la méfiance, est parfois perçue comme un danger. La prudence est de mise. A partir de 1820, la population de la Chine a fortement augmenté sans que les capacités de production restent à la hauteur. Ce fut l’origine de la révolte paysanne qui sapa la société chinoise, qui reposait sur une masse paysanne payant l’impôt. Cet événement sonne le glas de l’empire chinois, attaqué de toutes parts au moment même où les Anglais se lancent dans les guerres de l’Opium. L’empire s’effondre en 1911 : c’est alors l’avènement de seigneurs féodaux. Des villes, comme Shanghai, sont prises par les Européens. En 1949, la République de Chine met fin à un siècle et demi d’anarchie, malgré de nombreux conflits.
Il y a donc une spécificité historique de la voie chinoise qui permet d’expliquer ses volontés protectionnistes. On observe une grande résilience institutionnelle chinoise. Dans un contexte d’ouverture, ce sont bien les institutions étatiques qui permettent au pays de s’insérer dans le commerce international. La question de la légitimité du pouvoir ne se pose pas en Chine tant que le pouvoir gère le pays en vue du bien commun.
Depuis 1949, la Chine est parcourue de contradictions dans son développement ; mais elles ont été contrées par des réformes. Entre 1988 et 1993, un premier vent de réforme souffle sur la Chine (réforme agraire, usine atelier), et génère de l’inflation et des déséquilibres importants. Soutenue par les IDE de la diaspora chinoise, une deuxième vague de réformes tente de remédier à ces conséquences désastreuses. Aujourd’hui, la Chine est confrontée à des problèmes internes, comme la pollution ou encore le mauvais partage de la VA. Les salaires représentent moins de 40 % de la valeur ajoutée alors que l’EBE en représente plus de 50 %. Il me semble donc que la Chine a inventé le capitalisme sans la dimension représentative, et sans le marché. Il pourrait exister une forme de capitalisme sans la clé de voûte du marché. Mais les mentalités changent. La logique individualiste vient modifier la nature du capitalisme chinois : le premier indicateur est celui des valeurs nouvelles dans la consommation des jeunes Chinois. Vingt siècles d’histoire chinoise sont-ils solubles dans le capitalisme occidental ?

(1) coûts supplémentaires engendrés par les échanges

 

TRIBUNES
Marc Berson (promo 2016)