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Depuis le début des années 80, la ville de São Paulo se remplit de graffitis d’un style très particulier : la pixaçao. Ce mouvement, né dans les années 50 en réaction à la dictature brésilienne, s’est emparé de la capitale pour devenir l’empreinte de street artists d’un nouveau genre : les pixadores.

 

Calligraphes acrobates, Yamakasi de la mégalopole brésilienne, les pixadores envahissent les quartiers de São Paulo en tapissant les façades des immeubles de longues inscriptions noires et anguleuses. En fait, ces écritures triangulaires que tracent les pixadores, jeunes issus des favelas, s’inspirent de l’alphabet runique des anciens peuples germaniques souvent repris par les groupes de heavy metal, comme Iron Maiden et Black Sabbath. Le terme « pixaçao », qui désigne l’écriture tracée au goudron, s’est construit autour de l’expression « pichar », qui signifie à la fois « vaporiser » et « goudron ». Armés de bombes de peinture, les pixadores escaladent les immeubles, forment des échelles humaines et s’agrippent aux balcons afin de laisser leurs traces sur les murs de la ville et dénoncer la marginalisation sociale dont ils estiment être les premières victimes. Chaque artiste a sa propre signature, souvent composée de leur pseudo et du nom du groupe auquel il appartient. Plus qu’une recherche de l’esthétisme, cette réappropriation de l’espace urbain représente pour les pixadores une démarche d’invasion graphique et politique presque anarchique. La pixaçao est un cri de révolte, qui « reflète une structure sociale qui a failli », explique Gustavo Lassala, auteur du livre Pixaçao nao é pichaçao.
Les pixadores se créent alors une méthode et un langage propres pour se rendre présents dans l’espace public. Le plus souvent, ils s’aventurent la nuit et grimpent sur les bâtiments paulistes au péril de leur vie pour poser leur griffe dans des endroits toujours plus improbables et inaccessibles. La performance est à elle-seule un défi, qui parfois peut mal tourner. Arrestations, chutes mortelles, blessures sont souvent reportées. Mais les pixadores le reconnaissent, l’excitation que procure l’acte clandestin est plus forte que n’importe quelle drogue, et l’action même de « pichar » prend une valeur symbolique. Le tag n’est en effet qu’une manifestation de l’acte, rebelle et héroïque. D’ailleurs, seuls les pixadores sont capables de décrypter ces écritures mouvantes qui intriguent et affolent tant les habitants de São Paulo. Dans son documentaire Pixo, Joao Weiner montre ainsi comment le langage « pixo » est le seul mode d’expression de ces jeunes acrobates, qui admettent leur incapacité à lire l’alphabet latin et leur sentiment d’isolement par rapport à la sphère éduquée de São Paulo. Un malaise social a priori impossible à résoudre.
A l’incompréhension sociale s’ajoutent les oppositions artistiques que soulève le mouvement pixador. Alors que les plasticiens estiment que les pixadores ne sont que des vandales, les taggueurs « normaux » ont le sentiment de se faire dérober leurs territoires. Quant aux pixadores, ils préfèrent revendiquer leur indépendance et refuser que leur art soit institutionnalisé comme un art quelconque et commercial. En 2008, les pixadores ont même décidé de s’attaquer à la Biennale artistique de São Paulo en taguant les murs et façades de la galerie pour dénoncer l’immobilisme des institutions culturelles brésiliennes, incapables de s’ouvrir à de nouvelles formes d’expression artistique.
Art anarchique, langage crypté, et technique inaccessible, la pixaçao fascine le monde artistique et médiatique. Des sociologues ont également analysé ce phénomène, qui met en lumière de nouvelles tendances culturelles d’expression sociale et politique.

 

Mathilde Bras