Spécial président(e)s

 

Concernant les droits, l’autonomie et la liberté des femmes, que ce soit en France ou ailleurs dans le monde, il ne faut rien céder si l’on se réclame de la démocratie.

Geneviève Fraisse,  Philosophe, Directrice de recherche au CNRS

Geneviève Fraisse, Philosophe, Directrice de recherche au CNRS

Constatez-vous un véritable changement des mentalités en France sur le sujet de l’égalité hommes/femmes ?
Il n’existe pas d’image progressive d’une amélioration des représentations hommes/femmes ; parfois même on rencontre des régressions. Les mentalités n’existent pas en soi, mais seulement en fonction des questions posées. Si j’observe des changements significatifs depuis trois décennies, je constate que les archaïsmes misogynes et machistes ressurgissent quand on ne les attend pas.

 

Quelle est aujourd’hui la place des femmes dans l’entreprise, dans les grandes écoles et les universités ainsi qu’en politique ?
Ce qui est caractéristique dans votre question, c’est le terme “place” des femmes dans la société, dans l’entreprise ou dans la politique. Comme si nous devions encore demander quelque chose, essayer de trouver une place alors que, si on raisonne en terme d’égalité, on doit parler de mixité du pouvoir, des métiers, et de partage des responsabilités. En sociologie, on évoquait jadis le “rôle” des femmes, et on parle encore de “condition féminine”, termes obsolètes qui devraient disparaître; parlons plutôt de partage.

 

Dans ces conditions, comment vous apparaît ce partage…?
Si les femmes ont toujours travaillé, elles ne parviennent pas à se hisser dans la hiérarchie des pouvoirs ; disons qu’elles sont “empêchées”! Concernant les grandes écoles et les universités, on doit se demander à quoi sert la réussite scolaire des filles. On leur a longtemps contesté le droit au savoir. Et maintenant, que fait-on de l’exercice de ce droit? Directrice de recherche au CNRS, je sais que nous sommes seulement 12 % à ce grade. En politique, les quotas, la parité, progressent lentement ; je note une volonté politique des gouvernants de placer des femmes aux postes de ministres. Cela dit, les retours de bâton font réfléchir (cf. l’épisode de la robe de Cécile Duflot!)Dans le monde de la pensée et de la culture, l’évolution est vraiment difficile. On fait semblant de croire que le problème n’existe pas, alors que, si l’école est le lieu le plus mixte de la société, curieusement, c’est dans le milieu du savoir qu’on dédaigne les femmes. Des mouvements nouveaux, comme celui des jeunes femmes metteures en scène (association H/F) qui se battent pour monter leurs pièces et accéder à des postes de direction. Dans le monde médiatique, la résistance est forte.

 

Quelles sont les problématiques actuelles du féminisme ?
En deux siècles, la représentation de l’égalité des sexes a été introduite dans tous les domaines. Les années 2000 marquent la fin d’un cycle de demande de droits, politiques, professionnels, familiaux, sexuels. Le XXIe siècle doit trouver les nouvelles formes de l’émancipation. D’abord, notons que les femmes, désormais très diplômées, ont peu l’usage de cette conquête. Aussi, le féminisme doit s’emparer de la question de l’articulation entre la vie familiale et la vie professionnelle. Enfin, je suis frappée de voir combien le problème du viol est devenu central, politiquement parlant. Où se situe la réalité (la fonction) du viol dans l’organisation sociale? Le viol est un curseur pour l’ensemble des violences. Je suis pessimiste quant à la situation professionnelle des femmes. Le Gouvernement, qui par ailleurs prend des risques sur des questions de société, devrait imposer des contraintes aux entreprises pour établir l’égalité professionnelle.

 

Où et quand le féminisme doit-il s’arrêter ?
Si le féminisme fait partie de l’Histoire, ce mouvement fluctue en fonction des moments de conflits, d’apaisement, d’avancée ou de recul. Le féminisme est lié au régime démocratique, à l’idée que nous sommes des êtres semblables. La question des
inégalités est loin d’être résolue et tant qu’il y aura des inégalités, il y aura du féminisme. Sur les formes que prend le féminisme, il y a des manifestations diverses, consensuelles ou excessives. La caricature peut être nécessaire pour se faire entendre. Je suis très pragmatique, toutes les formes d’actions étant possibles (livres, pétitions, manifestations, etc…). Une dernière revendication en date, moins anecdotique qu’il n’y paraît : supprimer le 1 et le 2 de la Sécurité Sociale.

 

Quelle est la place de L’Europe dans ce combat féministe ?
Ancienne parlementaire européenne, j’ai défendu l’idée que l’Europe constituait une chance pour les femmes et un moteur de l’égalité des sexes. Certains pays étant pionniers, les comparaisons provoquent une dynamique positive. Mais l’Europe, prône également la flexibilité du travail qui se révèle désastreuse pour les femmes.

 

Pouvez-vous nous préciser la problématique du genre que vous abordez largement dans votre cours à l’IEP Paris ?
Ce cours, intitulé “Pensée des sexes et démocratie”, et mon livre, “A côté du genre : sexe et philosophie de l’égalité” (2010), montrent que l’arrivée du concept de genre est prometteuse, mais seulement si on garde le terme “sexe”. Supprimer ce mot est une erreur épistémologique et philosophique. Dans la langue anglaise, le genre a été utilisé pour sortir du biologique, contrairement à la langue française qui fait un usage beaucoup plus large du mot sexe. Il faut distinguer sexe et genre, c’est-à-dire biologique et social, mais pour mieux se débarrasser du modèle nature/culture, au profit de ce que j’appelle l’historicité. Pour ma part, je pense qu’il faut abandonner le schéma nature/culture car le terme “genre” peut être un cache-sexe et nous faire revenir au point de départ : avec le pluriel d’un côté, masculin/féminin, ou le neutre de l’universel d’un autre côté. Comme philosophe, je tiens à garder tous les mots du vocabulaire et “sexe” renvoie à des questions importantes au-delà de la biologie et de la sexualité. Ce concept est un outil; il n’existe pas de “théorie du genre” mais un outil nouveau, offert pour la connaissance. Il s’agit donc de créer un champ de pensée. Jusqu’à aujourd’hui, les manuels de philosophie de Terminale, n’ont pas reconnu ce sujet comme objet philosophique. Pour moi, l’égalité n’est pas seulement un principe politique mais un opérateur de pensée. La réflexion sur le genre n’a pas pour enjeu d’effacer les sexes ; cela relève du fantasme. J’appelle la différence des sexes une catégorie vide. La peur de la confusion des sexes naît avec la démocratie ; elle relève de l’idée qu’étant tous semblables, cela pourrait effacer les différences. Cette peur existe depuis deux siècles, depuis le lendemain de la Révolution française.

 

 

Un livre phare
“La fabrique du féminisme”
Ce livre rassemble des articles de journaux et des entretiens en prise avec des événements ; il constitue le témoignage d’une mise à l’épreuve de mes travaux, de mes analyses et de mes outils intellectuels en rapport avec une actualité. Ces travaux ont commencé au lendemain de 68 avec la naissance du féminisme de la fin du XXe siècle et les questions que cela pouvait susciter. La philosophie étant une sorte de laboratoire permanent, j’ai eu envie de contribuer à la création d’un champ de pensée qui n’était pas traité en philosophie. Aujourd’hui, l’expression “démocratie exclusive”, forgée pour comprendre les lendemains de la Révolution française, a été reprise, de même que l’expression “mélange des sexes”à propos de la mixité.

 

 

Patrick Simon