L’année 2010 en Inde rassemble le meilleur comme le pire de la microfinance. Que penser des 350 milliards de dollars levés sur les marchés, alors que 57 emprunteurs en état de surendettement se sont suicidés ? La microfinance va-t-elle dans le mur ?

Un air de ressemblance…
En août, SKS, l’institut de microfinance indien le plus important (4 421 millions de dollars distribués) lève plus de 350 milliards de dollars sur les marchés. La microfinance semble alors être arrivée à un âge de maturité inspirant très largement confiance aux investisseurs et capable de lutter contre la pauvreté avec des moyens impressionnants. Deux mois plus tard, 57 emprunteurs, dont il a été reporté qu’ils se trouvaient tous dans une situation de surendettement, se suicident dans l’état de l’Andhra Pradesh. En réaction, des politiciens locaux ont appelé à l’arrêt des remboursements. De nombreux emprunteurs répondent à l’appel, entrainant un risque de faillite pour plusieurs instituts de microfinance. Le système semble proche d’une implosion imminente.

Spéculation et microfinance
Comme le fait remarquer Jonathan Lewis, fondateur de MicroCredit Entreprises, une même cause semble se trouver derrière ces trois faits : le recours à des microprêts subprimes, qui a permis d’augmenter à la fois la rentabilité de la microfinance et le taux de surendettement en Andhra Pradesh. La crise du microcrédit en Inde ressemble étrangement au désastre des prêts hypothécaires immobiliers aux Etats-Unis. A l’origine il y a une noble idée, la lutte contre la pauvreté ou l’accession à la propriété pour tous, mais une stratégie imprudente et une volonté de croissance à tout prix entrainent un effondrement du système.

Nous ne pouvons que déplorer l’utilisation politique de la situation. Le premier ministre du Bangladesh, Sheikh Hasina, a été très rapide à réagir sur la divulgation dans les média norvégiens de malversations concernant la Grameen Bank. Un rapport officiel du gouvernement norvégien a néanmoins depuis écarté toute suspicion de corruption au sein de la banque. Autrefois grande partisane du microcrédit, notamment auprès de Clinton, Sheikh Hasina parle ainsi « de ces gens qui sucent le sang des pauvres au nom de la lutte contre la pauvreté ». Peut-être l’annonce faite par Yunus en 2007 sur la création d’un nouveau parti politique n’a pas été très appréciée par la ministre.

Les microcrédits…
Ces faits d’actualité montrent que la microfinance, aujourd’hui plus intégrée au marché, rencontre de nouvelles problématiques, plus globales.

Les pauvres seraient-ils le nouveau marché du XXIe siècle ? Même si cela signifie l’accession pour les plus pauvres à de nombreux services (banque, téléphonie mobile), est-ce une bonne nouvelle ? Les IMF, par leur recherche de rentabilité et de croissance, sont les premières à poser crucialement cette question, dont la réponse est au croisement de l’éthique et de l’économie. Protéger les plus pauvres notamment contre l’usure et le surendettement révèle de la nécessité. La pauvreté représente un marché de plusieurs milliards d’individus pour la plupart peu éduqués, donc plus faciles à embobiner. La microfinance ne doit pas offrir ce marché sur un plateau à des gens peu scrupuleux.

La nécessité de former les gens, en plus de leur apporter un service financier, devient de plus en plus impérieuse. Une aide financière à quelqu’un qui ne sait pas gérer son projet risque de devenir une dette. La lutte contre la pauvreté doit combiner un apport de ressources financières et de services non financiers, de formation. « L’alphabétisation bancaire » est le prochain défi de la microfinance.

Benjamin Heymann et Pierre Desjardins, pour X-MicroFinance