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Le poète et romancier Frédéric Louis Sauser, alias Blaise Cendrars, a parcouru notre monde de 1887 à 1961. Parcouru ? C’est peu dire, il l’a tant sillonné qu’il en a inventé un verbe : bo urlinguer. Surnommé l’Homère du transsibérien par Dos Passos, le Suisse errant par Max Jacob , ou le Pirate du Lac Léman par Cocteau, il a passé sa vie à partir vers d’autres horizons : en Italie, en Russie, en France, aux Etats-Unis… et au Brésil.

C’est en 1924 que Cendrars se décide pour l’Amérique du Sud, répondant à l’invitation d’Oswald de Andrade. Il rêve alors d’un monde plus primitif, plus vrai. Il veut « oublier l’Europe, et ne plus parler ses langues », oublier sa famille, son expérience ratée du cinéma, la guerre dans laquelle il perdit son bras droit, et les conflits stériles amenés par le surréalisme en France. Ainsi, fin janvier 1924, il embarque au Havre à bord du Formose. Il quitte l’Europe, « heureux comme un roi, riche comme un milliardaire ! Libre comme un homme. » Le Brésil devient sa patrie spirituelle. D’ailleurs, ce n’est peut-être pas un hasard si Blaise Cendrars, poète phoenix qu’ont révélé Les Pâques, choisit le Brésil, aussi proche des braises que le pseudonyme qu’il fit sien en 1911 à New- York. « Nulle part au monde je ne fus frappé par la grandeur et la beauté de la grandeur humaine qu’en débarquant pour la première fois au Brésil. » dira-t-il a posteriori. Cette fascination pour ce pays lui vaudra d’ailleurs le surnom de « Blaisil ».
Le poète tombe immédiatement amoureux du pays du progrès qu’il rebaptise « Utopialand ». Pourtant, tout n’était pas gagné d’avance. A peine débarqué du Formose, Cendrars faillit se faire refouler par la douane, sous prétexte que le Brésil n’avait pas besoin d’un manchot. Cette mésaventure passée, Blaise se fond aisément dans la population brésilienne ouverte d’esprit et travailleuse. Il tombe en admiration devant cet Homme Nouveau « en qui tous les sangs se marient ». Il se fait « descobridor sillonnant et survolant forêts et plantations, naviguant sur les fleuves, ou lézardant dans les fazendas. »1 A Sao Paulo, c’est le vacarme assourdissant, le développement ultrarapide de la ville et l’immigration de masse qui plaisent au poète neuchâtelois avide de cette énergie bouillonnante. Quittant par la suite la capitale économique, il se rend à Rio de Janeiro, y découvre son tram et ses ouvriers originaires d’Afrique, avant d’avancer plus à l’intérieur des terres, au Minas Gérais. Là bas, il fait la rencontre du Docteur Oswaldo Padroso : un fazendeiro, passionné d’oiseaux et poète à ses heures, souvent considéré comme le double brésilien de notre écrivain voyageur.
Pour Blaise, le Brésil n’a pas seulement été la rencontre de son alter ego ou celle d’un peuple partageant ses valeurs spirituelles. Ce fut avant tout une renaissance : celle du romancier surpassant le poète. Après son essai, Le Brésil. Des hommes sont venus, rien ne peut l’arrêter. En 1925 il publie L’Or, en 1926 Moravagine. Et suivent une dizaine d’autres récits et romans jusqu’à Emmène moi au bout du monde en 1956. Suite à ce voyage en Amérique du Sud, la plume du romancier suisse est intarissable.
Toutefois, cette patrie spirituelle, ce havre régénérateur qu’est le Brésil, ne parviendra pas à retenir Cendrars. Même s’il reviendra plusieurs fois en Utopialand, Blaise restera un homme sans attache, un nomade en quête de liberté qui refuse de s’établir et pour qui être en partance est un besoin frénétique. Et si son esprit est brésilien, son sang restera suisse, et son coeur français.

 

1Miriam Cendrars, « Blaise Cendrars l’or d’un poète », Quand tu aimes il faut partir, Découvertes Gallimard, p. 64-65

 

Elsa Liberté Chuinard