Sans cesse convoitée au fil des siècles par les civilisations du continent, la Corse est toujours apparue comme un joyau sauvage, inaccessible et mystérieux. Ainsi la Corse a alimenté de nombreux mythes, ainsi que les fantasmes des voyageurs. Mais ces stigmates se sont souvent reportés également sur la population même : « Pénétrons dans le coeur de l’île, là où les hautes montagnes habitées semblent isolées du littoral, là où jamais l’art n’a étouffé la nature, nous y trouvons la Corse telle qu’on doit l’offrir aux méditations des sages ». Ces quelques lignes écrites en 1826 ont participé à la création de l’image romantique de la Corse, image incarnée par le personnage de Colomba. Cela a marqué durablement les représentations mentales liées à l’île. Nous allons voir par quelques exemples comment la littérature a contribué à construire une image de l’homme corse caractérisé par deux composantes principales et complémentaires : la fierté et l’appartenance à la terre.
Au-delà de ces deux qualités pouvant caractériser le peuple corse, celui-ci est d’abord décrit comme hostile et violent par les voyageurs jusqu’au XVIIIe siècle, comme le montre le récit autobiographique du révérendpère de Singlande, publié en 1765 à Paris : « les ennemis, fiers de leur inhumaine victoire, les emmenèrent en triomphe dans leur habitation au milieu des montagnes, digne repaire de ces affreux habitants ». Ne nous y trompons pas. Ce ne sont là que des artifices de rhétorique. Toutefois le ton est donné. L’image de la Corse est celle d’un pays sauvage, habité par des bêtes féroces.

Puis un siècle plus tard, des romanciers comme Dumas nous livrent une vision plus intime et plus fine de la Corse. A travers le court roman Les deux frères, Alexandre Dumas nous conte le destin de deux frères, liés par un lien télépathique. L’un décide de rester inconditionnellement fidèle aux moeurs corses, aussi étrange et éloignées soient-elles de la norme continentale, tandis que l’autre veut vivre à Paris et se voit accuser de renier ses racines. L’épigraphe, extraite de deux chapitres de Colomba, qui précède la dédicace donne le ton du roman qui s’ouvre : la Corse sera le paradigme des espaces où se conservent des moeurs anciennes, des valeurs que la prétendue civilisation, parce-qu’elle les réprouve, efface peu à peu. Arrivé à Sartène, Dumas pénètre dans un monde où vendetta, honneur et fraternité sont des valeurs suprêmes pour son hôte Franchi, comme pour chaque Corse. Ce roman nous dépeint une Corse où l’honneur est une composante principale de l’organisation sociale : honneur de la famille, honneur de l’origine corse, cet honneur se doit d’être défendu en tout lieu et toute circonstance, même si cela implique violence et crime.

Dans la même veine, le célèbre nouvelliste Prosper Mérimée nous peint à travers deux nouvelles l’âme corse. La première Mateo Falcone est une oeuvre concise, dont l’histoire est courte et terrible : le fils de Mateo Falcone, seul à la maison, cache un bandit en fuite, puis le vend aux policiers contre une belle montre. Mateo rentre alors que le bandit attrapé injurie cette famille de traitre. Mateo, malgré les supplications de sa femme, emmène son fils dans le bois, et l’abat froidement d’un coup de fusil. Dans ce dénouement terrible, implacable, on retrouve des éléments de la tragédie racinienne, ce qui confère à l’infanticide et à la nouvelle une dimension théâtrale. Cette nouvelle étonne par sa violence brute, par le raisonnement froid du père, et tend à montrer que l’honneur de la famille reste pour les Corses l’axiome fondamental de leurs comportements.
Cependant toutes ces oeuvres véhiculent une image révolue et désuète de l’homme corse et des idées qui guident son jugement, qu’il convient de transformer. Ces images stigmatisent à outrance une culture qui puise avant tout sa particularité dans son amour pour sa terre. Le peuple corse sait qu’arraché à sa terre, il n’existe plus : ainsi Antone Murati construit ainsi sa définition de « l’homme corse » : « Un attachement viscéral au « corps primitif », attachement indéfectible de l’homme passionné pour son île (terre incontestée de ses ancêtres), ses montagnes, ses torrents, sa forêt, son maquis ».

Raphaël Ventre, pour le Raid Centrale Paris