ESCP’ression

 

« Et chaque fois, les feuilles mortes te rappellent à mon souvenir, jour après jour, les amours mortes n’en finissent pas de mourir ».

Ces quelques paroles du beau Serge habillaient certainement des amours qui n’ont pas eu la chance de se laisser mourir dignement, de celles qui s’abîment tristement dans les limbes des regrets. Pourtant, cette chanson aurait aussi pu évoquer de belles heures dévorées par le passé et pourtant encore vivaces dans le petit cercueil du souvenir ; perdu dans l’automne à Paris et mordu par la saudade, cette exquise nostalgie toute brésilienne, l’ami Gainsbourg aurait pu écrire ces couplets en revenant de Rio de Janeiro.
Ce qu’il y a de plus délicieux avec l’héritage français, c’est quand il est fredonné, lu, déclamé ou rappelé sous d’autres cieux. Et en l’occurrence, ces réflexions sur les paroles de Gainsbourg sont de Josias, concierge d’un immeuble du très chic quartier d’Ipanema. A maintenant plus de soixante ans bien sonnés, deux passions lui sont restées après les femmes, le jeu et l’alcool : la samba de gafieira – qui à l’inverse de sa soeur presque jumelle, la samba no pé, se danse à deux mais toujours à contretemps – et Serge Gainsbourg. A tous les français qu’il croise, Josias explique toujours qu’il regrette que Serge Gainsbourg ne soit pas allé au Clube dos Democraticos, une institution carioca où se dansent toutes sortes de danses brésiliennes allant du forro à la samba de gafieira, « parce que si ça avait été le cas, sa chanson « Jeunes femmes et vieux messieurs » aurait été toute autre » répète-t-il toujours.
Avec Marcelo, son vieux copain de Niteroi (une ville qui est de l’autre côté de la baie de Guanabara) et d’autres copains de son âge – les « dinosaures heureux » comme Josias se plait à les qualifier -, ils y vont en effet presque une fois par semaine engloutir une bonne partie de leurs petits salaires pour revivre les grandes heures de l’époque où ils y allaient pour donner à rêver à toutes les jeunes filles. Ils sont restés fidèles à ce bon vieux Democraticos. Malgré la lente agonie que le quartier de Lapa, a connu quand les lieux de plaisir se sont tous progressivement déplacés vers Copacabana ou Ipanema dans les années 1960. Malgré la décrépitude d’un quartier livré à luimême et à ses vieux souvenirs pendant trente ans. Et même malgré la renaissance et le récent engouement pour Lapa. Eux sont toujours restés fidèles à ce lieu qui semble sorti d’une rêverie de Ry Cooder, une sorte de Buena Vista Social Club aux accents brésiliens. L’image est certainement maladroite et infondée, tant le Democraticos n’est jamais resté ancré dans le passé. Venez-y un samedi pour y voir le coeur de Rio de Janeiro battre. La ferveur qui y réunit vieux et jeunes tous les samedis n’a certainement rien à envier à la ferveur qui y régnait antan, de sa fondation en 1867 à l’âge d’or des années 40. Il y a d’ailleurs du Midas chez Josias et ses copains qui, de samedi en samedi, au détour de pas précis et diablement élégants, continuent à faire de ce lieu une rêverie dorée et si nonchalamment attachante.
En voyant ces petits vieux qui continuent à porter beau, il n’y a aucun mal à se représenter cette idée du malandro dont ils parlent tout le temps. Comme d’habitude, il n’y a pas de mots français qui siéent parfaitement à cette image mais l’idée la plus proche, quitte à rester dans les années 1930 ou 40, c’est celle du titi parisien, une sorte d’escroc délicieux, gouailleur en diable, joueur et coureur de jupons (voyez Vadinho dans « Dona Flor et ses deux maris » et vous vous en ferez une assez bonne idée). Le malandro, sur la piste, porte beau et est envié par les autres hommes. Il a l’éloquence du beau. Ce soir-là, Josias et Marcelo se réjouissent autour d’une bière de ce que les jeunes se soient aussi bien approprié l’héritage de la samba, de la bohème et du malandro. La femme de Josias qui est venue ce soir, comme tous les samedis depuis près de trente ans, dit d’ailleurs qu’ayant été une des meilleures danseuses de samba de gafieira de leur temps, il lui aurait été intolérable que son mari ne la danse pas aussi bien qu’elle. « Josias n’était certainement pas le plus riche ni le meilleur parti pour moi mais, mon Dieu, quel danseur ! Et c’était la seule chose qui comptait pour moi ! » se souvient-elle. Cinq heures du matin. Josias, dans son costume blanc et son élégant chapeau, se lève pour une dernière danse.
Une dernière danse pour oublier son quotidien de concierge. Une dernière danse pour oublier le long trajet qui, tous les jours, tôt le matin, l’amène lui et les autres de leurs quartiers de Nord aux beaux quartiers de la Zona Sul pour y trimer dur en tant que portiers, gardiens ou femmes de ménages. En somme, une dernière danse pour se dire tous les jours que le samedi venu, il est de la noblesse. La noblesse des gens qui sont durs au mal, mais qui n’ont rien oublié des bonnes choses de la vie. Parlant d’eux et des femmes, jeunes ou moins jeunes, qu’ils font voltiger tous les samedis au son d’une samba éternelle, Josias et ses copains disent qu’ « ils sont des jardiniers qui cueillent de très belles fleurs dans le jardin de l’allégresse ». C’est peut-être ce qui leur donne cet air rêveur quand on les croise dans la semaine. Ils se demandent certainement quels bouquets ils vont bien pouvoir composer samedi prochain…

 

Arlo Rafidison