Peu de penseurs actuels ont su comme le sociologue Jean-Pierre Le Goff démêler l’écheveau complexe des causes qui ont mené les sociétés occidentales dans l’état de désespérance qui est aujourd’hui le leur. C’est cette fois-ci en partant des réactions paradoxales aux évènements tragiques de Paris, où le souci évident de renouer avec la dimension collective côtoyait des comportements individualistes caractéristiques de l’individu post-moderne, que l’auteur de Malaise dans la démocratie décrypte le trouble contemporain, afin de mieux bâtir l’avenir…

Dans votre dernier ouvrage, Malaise dans la démocratie (éditions Stock), qui vient prolonger vos livres précédents de manière très cohérente, vous détaillez la mutation de l’individualisme démocratique, source de la plupart de nos maux selon vous…

Il y a tout d’abord le fait qu’une partie des sociétés démocratiques européennes sont sorties de l’Histoire depuis des années ; elles ont renoncé à l’idée que l’Europe pouvait peser dans le monde. Ces sociétés doutent profondément de leur propre héritage et se sont repliées sur elles-mêmes dans une logique angélique. On a pu l’observer après la chute du Mur de Berlin quand on a cru que le monde pouvait se réconcilier autour de deux volets qui sont, d’un côté la victoire du libéralisme économique sur les ruines du communisme, et de l’autre, l’avènement d’une idéologie des droits de l’homme qui les considèrent sous un angle étroitement individualiste et entretient l’illusion que les droits de l’homme sont la chose au monde la mieux partagée. A cette idéologie, correspond un individu de plus en plus autocentré, vivant dans un monde à part, en particulier dans les grandes métropoles, un individu pour qui les loisirs, la fête, les réseaux… prennent une grande place et sont considérés comme les activités essentielles de l’épanouissement de soi. Ce nouvel individualisme a tendance à ne voir le monde et les autres qu’en fonction de lui-même et de sa propre mentalité. Le terrorisme islamique en janvier et novembre 2015 a mis en question cette “ bulle “ narcissique. Pour ce type d’individu, cette violence barbare est incompréhensible, mentalement inintégrable.

Pour vous, les causes de ce phénomène ne sont pas réductibles au seul développement du libéralisme économique, comme un certain discours à aujourd’hui tendance à le vouloir…

Que le modèle du client-roi fasse écho à cet individualisme, certes, mais il existe des causes plus profondes. Il faut poser la question du bouleversement du terreau éducatif depuis un demi-siècle ; un changement important de la conception de la condition humaine a eu lieu que l’on ne veut pas toujours reconnaître. La démarche de mon livre consiste à mettre en perspective l’ancien et le nouveau monde, de manière à mieux comprendre ce qui s’est passé. Non pour idéaliser le passé, on ne reviendra pas en arrière, mais on doit constater qu’un certain type de progrès ne va pas naturellement de soi. En matière d’éducation par exemple, la « culture psy » a permis un certain type de compréhension de l’enfant, mais on a du mal à comprendre aujourd’hui que l’on ait pu éduquer les enfants selon des critères autres que psychologiques. Il ne s’agit pas seulement de l’école, mais d’un tissu éducatif global qui fonctionne par imprégnation, avant même la scolarisation. Les bouleversements de la famille, de l’école, du rapport aux parents, aux interdits… ont entraîné le développement d’un nouveau type d’individu apparemment très su^r de lui mais extrêmement fragile. Il présente, comme on le disait justement dans l’ancien monde, le visage d’un « adulte mal fini ».

Plus profondément encore, vous remontez aux observations de Tocqueville, qui assista dans l’Amérique du début du 19e siècle à la naissance de la société démocratique moderne…

Tocqueville a mis en lumière l’aspect ambivalent de l’individualisme démocratique. D’un cô té, l’individu s’émancipe de ses communautés premières d’appartenance, c’est l’individu au sens des Lumières, mais il existe en même temps une tendance au repli sur la sphère privée, une forme de déliaison de l’individu à la dimension collective. Tocqueville observe également que le tissu associatif américain et une presse d’opinion éclairée viennent contrer ce phénomène de repli. De même en France, l’individu ne s’est pas retrouvé seul face à l’Etat et replié sur ses affaires privées. Pendant toute une époque, il y a eu des lieux vivants de médiation et d’insertion dans la collectivité, des syndicats, des associations… Cette dynamique a été réelle après la guerre, avec tout un élan qui contrebalancait la tendance au repli sur soi. A partir d’un certain moment, ce relatif équilibre va commencer à basculer, au croisement de la reconstruction d’après-guerre et de l’entrée dans une nouvelle société de consommation et de loisirs, au tournant des années 1950-60. La voiture et la télévision vont changer les sociabilités traditionnelles. Chacun reste désormais chez soi, si bien que s’atténue la dimension d’appartenance collective et de classe. En 1936, on était encore dans un élan collectif articulé au mouvement ouvrier. En 1960, les choses sont très différentes, le centre de la vie individuelle se déplace peu à peu du travail vers le loisir.

Mai 68 va marquer un moment de bascule dans l’évolution de notre société, mais pour vous c’est davantage en ce qu’il témoigne de changements déjà opérés au sein de celle-ci…

Ce premier mouvement d’individualisation est en effet suivi de très près par un deuxième phénomène à la fin des années soixante. L’évènement Mai 68 remet en scène un héritage historique lié aux révolutions passées, avec toute une mythologie des défilés et des barricades. Il y a du Victor Hugo, du Gavroche… Mais cela se produit dans une société qui a considérablement changé ! L’événement se situe alors vraiment entre deux mondes. Cette remise en scène se fait en réalité sous une forme cathartique. Même s’il y a des violences, ces violences ne dégénèrent pas en guerre civile. En revanche, c’est bien la prise de conscience de la fin d’un monde. Regardez la vitesse avec laquelle la France s’est modernisée ! En un peu plus de vingt ans, pendant les Trente Glorieuses, la France s’est urbanisée, de nombreux logements ont été construits, de nouvelles habitudes de consommation sont nées, l’enseignement s’est démocratisé… Le pays est méconnaissable… Arrive alors une nouvelle génération, de moins en moins accessible aux souvenirs de la guerre et de ses privations.

GEUM 71 BDL‘allongement significatif de l’âge adolescent est une étape majeure du développement du nouvel individualisme…

Ce qui n’était antérieurement qu’une période transitoire, assez courte, pour une grande partie de la population, va dorénavant concerner des jeunes de plus en plus nombreux gra^ce à la démocratisation massive de l’enseignement et au développement des études universitaires. Aussi l’aspect nouveau de Mai 68 ne se situe-t-il pas dans la grève générale ouvrière mais bien dans l’avènement de cette “ Commune étudiante “. Edgar Morin dira très justement que le Mai 68 étudiant fut un « 1789 socio-juvénile ». L’ancien et le nouveau coexistent encore. Ce qui fait l’unité du tout, c’est moins le contenu que chacun veut bien y mettre qu’une libération multiforme de la parole. Tout à coup a lieu une grande catharsis, tout le monde peut s’exprimer, souvent dans la confusion, et remettre en cause une certaine monarchie républicaine, mais aussi et surtout s’interroger sur le nouveau visage du pays qui est entré de plain-pied dans la modernité.

Propos recueillis par Hugues Simard

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