Médecin, explorateur et défenseur de la planète, il est le premier à avoir atteint le pôle Nord en solitaire et s’apprête à se laisser dériver 3 ans autour du pôle Sud. Ou comment passer d’une quête de l’autonomie au service de la Terre…

Pour Polar Pod, votre prochaine expédition, vous entendez vous laisser dériver deux voire trois ans autour de l’antarctique dans le courant circumpolaire des cinquantièmes hurlants. Dans quel but ?
Ce courant de 25 000 km fait le tour de l’océan austral, courroie de transmission entre les différents océans et moteur de la machine climatique terrestre. Or, on manque terriblement d’éléments sur lui car envoyer des hommes in situ coûte trop cher. Seule solution : inventer une structure capable de dériver des années autour du pôle avec 3 marins et 4 scientifiques à son bord et mesurer, mesurer, mesurer ! On manque tant d’informations sur ce coin de planète que tout le monde veut placer des capteurs à bord du Polar Pod : Nasa, MIT, Museum… je reçois les demandes par dizaines. Il faut dire que le « navire » du futur que nous avons conçu sera une sorte de ludion très stable dont l’axe, une fois lesté, descendra à 80 m de profondeur, autorisant des mesures extraordinaires…

 

« Paradoxalement, l’individu seul peut faire changer
les choses »

A partir des années 90, vous avez activement participé à l’éducation au Développement Durable. Au moins 5 de vos missions comportaient un important volet pédagogique.
Enfant, ce qui nous marque, dont on se souvient et qui parfois détermine nos vies, ce sont les histoires qu’on nous raconte. L’aventure, si séduisante, est une magnifique passerelle entre les sciences et l’éducation. Dès que j’ai compris cela, j’ai souhaité ne pas gâcher cette opportunité et j’ai participé à la conception de programmes pour l’école sur… minitel ! Avec les moyens d’aujourd’hui, je suis submergé de propositions et – qu’il en soit remercié ! – un groupe de travail emmené par un enseignant à la retraite gère en amont les projets scolaires, effectuant ensuite le tri parmi toutes les données collectées pour rediriger des informations pertinentes vers chacun. La connaissance est le début de la sagesse…

 

Justement, les gens ignorent souvent que l’énergie est de plus en plus produite par le charbon, avec les ravages climatiques que cela induit. Américains, Chinois et bien d’autres fuient le problème. Que faire ?…
L’humanité est une machine dont l’inertie est colossale. Voyez la difficulté rencontrée à changer les habitudes de sa propre famille, d’une copropriété… alors, 7 milliards d’humains ! 100 % de l’économie repose sur les transports et 95 % des transports marchent au pétrole, on n’est donc pas près d’enrayer le dérèglement climatique. De fait, les décisions collectives contraignantes ne sont pas prises ou pas tenues. Il ne faut rien attendre des hommes politiques, muselés par l’intérêt économique et l’indépendance énergétique. Notre seule chance est que la nouvelle génération soit assez forte pour engager un bras de fer avec les pays qui ne respectent pas les accords internationaux et réalise que l’individu est l’acteur principal de tout changement, en s’unissant via les réseaux sociaux, notamment. Les solutions techniques existent ; lorsque nous en serons rendus à un point vraiment critique, cette union des consciences individuelles permettra peut-être de les voir mises en oeuvre.

 

En vous, il y a le scientifique, le défenseur de la planète et puis l’homme qui ne cesse, seul, de se mesurer à la nature. Cet homme-là court après quoi ? Quel Idéal ou Absolu ?
Je suis, depuis toujours, dans une quête de l’Autonomie. J’ai fabriqué seul ma première guitare et mes premiers skis (une catastrophe) ; j’avais besoin de construire des choses et de les comprendre également. Je fourmillais d’idées qui m’ont tenu éloignées de l’apprentissage scolaire. J’ai donc passé mon CAP d’ajusteur, mais mon professeur de maths a tant insisté pour que je rejoigne la filière Bac que je l’ai fait, optant pour la médecine parce que j’adorais les sciences de la vie. Je me souviens qu’étudiants, nous assistions à une opération menée par un grand professeur. Il avait un problème avec une broche sur un fémur. Impasse, silence total. J’ai osé un : « Monsieur, si je puis proposer quelque chose… » j’ai donc fait chirurgie orthopédique et en entendant les récits d’un ami parti exercer en Afrique, j’ai été emballé par cette idée de découvrir le monde, suis devenu médecin d’expédition. Puis j’ai mené mes propres projets, construisant toujours moi-même mes outils d’exploration : bateau, dirigeable et, aujourd’hui, Polar Pod. J’ai besoin de cet élan créatif de départ, car ensuite, il faut absorber tant de boulots ingrats pour mener à bien ses projets ! Mais au-delà de l’Autonomie, la Liberté prédomine. Raison pour laquelle j’ai préféré mener mon expédition Erebus plutôt que de devenir ministre de l’Environnement quand on me le proposait.

 

« Le rôle le plus fondamental échoit à l’enseignant, qui vous booste ou… vous brise »

Qu’est-ce que vous estimez avoir particulièrement réussi au cours de votre existence ?
Avoir inventé ma vie. Avoir su rester libre et autonome, justement. C’est pourquoi, en plus des « grands projets » comme le Polar Pod, j’ai toujours un ou deux petits projets en réserve, pour me diriger ailleurs – mais là encore, où je l’ai décidé – si je ne réunis pas le financement nécessaire. Financer de tels projets est une lutte quotidienne, réclamant une persévérance sans faille et aussi d’avancer avec des antennes tendues, car personne ne viendra vous chercher. Vous devez tout aller chercher. Pour Polar Pod, je me bats sur 20 fronts différents à la fois, sachant qu’il faut toujours commencer par expliquer son projet à sa famille, ses amis, etc. afin de commencer à incarner son projet, le murir, le transmettre et, finalement, le faire exister dans la vie. Avec la pratique de l’anglais, c’est l’outil essentiel à détenir dans sa boîte à outils.

 

Le poète allemand Novalis disait : « L’homme meurt de ses désirs inassouvis ». Vous ne devriez donc avoir aucune raison de mourir. Ou bien vous reste-t-il de grands rêves inassouvis ?
J’ai 67 ans. J’en aurai au moins 70 quand l’aventure Polar Pod s’achèvera. C’est sans doute mon dernier « grand » projet, mais également le plus grand de tous. La sagesse sera ensuite de passer à des plans plus modestes comportant une part contemplative plus grande, mais aussi de l’’écriture ! Nicolas Bouvier, écrivain voyageur orfèvre, m’a donné le goût d’écrire, mais j’étais nul à l’école. Quand il m’a fallu rédiger « La complainte de l’ours », j’ai finalement remboursé le nègre que la maison d’édition m’avait attribué et tout réécrit moi-même, revenant vingt fois sur l’ouvrage, aidé en cela par ma femme, normalienne.

 

Si vous aviez un superpouvoir ?
J’ai eu mes enfants très tard. Je découvre avec eux le rôle capital de l’enseignant pour la confiance en soi qu’un être va éprouver dans la vie… ou pas ! Si j’avais un superpouvoir donc, je ferais en sorte que l’Homme soit aussi brillant dans sa relation à l’autre, dans l’interhumain, qu’il l’est dans les sciences appliquées. Car, en comparaison, pour l’instant, humainement parlant, nous sommes d’une affligeante pauvreté.

 

…-graphies Express (Bio-, filmo-, biblio-)
Docteur en médecine
Expéditions : (parmi beaucoup d’autres) :
Course autour du monde à la voile avec Tabarly (1973)
Premier homme à atteindre le pôle Nord à pied (1986)
Plus longue traversée de l’Antarctique en traineau à chiens : 6 300 km (1990)
Mission Banquise sur le réchauffement climatique (2002)
Mission Biodiversité (Museum, IRD, CNRS) sur l’atoll Clipperton (2005)
Première traversée de l’océan arctique en ballon (2010)
Livres (idem)
Nouvelles histoires naturelles (Lattès, 2011)
30 ans d’expéditions (Chêne, 2009)
Médecine des randonnées extrêmes (Seuil, 2004)
Le Pôle Intérieur (Hoëbeke, 1999)
Le marcheur du Pôle (Laffont, 1986)
Films (itou)
Pôle Intérieur (2003)
Mission banquise (Emilio Maillé, 2002)
Erebus, le volcan des glaces (Pierre-Antoine Hiroz, 1994)
15 ans d’aventures polaires (compilation)

 

J.B.

 

Contact : www.jeanlouisetienne.com/