Petit chagrin ou grosse dépression, nous sommes de plus en plus nombreux à consulter un psy. Si le phénomène a contribué au bien-être individuel et collectif, il marque aussi la banalisation de l’accompagnement thérapeutique. Une vague de fond anodine ou le nouveau credo d’une société en crise ?

Elle est loin l’époque où l’on rasait les murs pour se rendre sur le divan et où l’on préférait prétexter un rendez-vous chez le dentiste plutôt qu’avouer fréquenter un psy. Les temps ont changé et la société a fini par faire une place à cet inconscient qui nous joue parfois des tours. Le divan est devenu notre refuge, le lieu où l’on prend le temps de parler, de pleurer. Dans notre monde en perte de repères, avide de recettes de bonheur, on attend beaucoup des psys. Auraient-ils pris le pouvoir ? Sans doute à voir le nombre de plus en plus grand de journaux et d’émissions de télévision qui donnent la parole à ces « experts » es intimité.

Une vague psy
En quelques années, la banalisation de la psychanalyse est devenue un fait de société, et son vocabulaire s’est immiscé dans notre langue quotidienne : on n’a pas digéré son Œdipe, on fait son deuil, on est dans le déni… «Conditionné sous forme de kits, adaptable en toutes circonstances, le discours psy tend à représenter la solution à tous nos malheurs, rappelle la psychanalyste Sylvie Nerson-Rousseau. Il n’y a pas si longtemps la psychanalyse était subversive, aujourd’hui elle est devenue l’affaire de tous. La vague psy s’est installée et elle va durer.»

Sandra, pharmacienne de 36 ans, est passée sur le divan sans raison explicite, avant de prendre conscience de son mal-être : « En apparence, tout allait bien dans ma vie, mais j’ai eu envie d’en savoir plus sur moi. L’analyse m’a permis de découvrir des blessures enfouies et j’ai changé ma façon d’appréhender les relations avec mes proches. » Le psychiatre Christophe André voit dans ce phénomène une avancée pour la société : « Hier, on consultait lorsque l’on était vraiment hors-cadre. Aujourd’hui, on y recourt en cas d’accident de parcours. Dans le même temps, notre intolérance à la souffrance est devenue plus grande qu’avant. »

La solution miracle ?
Serions-nous donc devenus des douillets de l’âme ? Sans doute à en croire le psychanalyste Jean-Marie Jadin qui, en trente ans de métier, a été le témoin de la banalisation progressive de l’accompagnement thérapeutique. « J’ai vu le glissement d’une demande fondée sur un symptôme vers une sollicitation émanant de sujets moins malades que malheureux, explique-t-il. On consulte de plus en plus pour un malaise existentiel diffus, avec l’ambition de reprendre sa vie en main. »

Consulter n’est plus un tabou et c’est tant mieux, mais pour le psychothérapeute Philippe Grimbert, nous sommes en passe de tomber dans l’excès inverse. « La société pousse à la consommation de soins psychologiques alors qu’ils ne sont pas toujours nécessaires. Comme si les thérapies pouvaient et devaient tout résoudre. Un bon antidépresseur, une activité sportive ou un voyage sont parfois plus efficaces que des années de divan ». Du reste, tous les psys l’affirment : la psychothérapie n’est pas la seule bonne réponse aux difficultés que nous rencontrons dans l’existence. Comment donc savoir si telle ou telle difficulté ne pourrait être résolue avec un psy ? Pour la psychiatre et thérapeute familiale Sylvie Angel, ce n’est pas la nature de l’épreuve que l’on traverse qui détermine si l’on doit ou non consulter, mais plutôt la manière dont on la ressent. Le sentiment d’être submergé par une émotion est un indicateur qui peut plaider en faveur d’une démarche thérapeutique. Mais les psys peuvent également être sollicités pour un conseil ponctuel. « Parfois, mon intervention se limite à une séance. Il faut cesser de croire que l’on en prend forcément pour dix ans quand on va voir un psy. » Au final, tant mieux si le psy est là pour guider et encourager. Mais, c’est au patient de bousculer ses habitudes pour se remettre en mouvement et changer.

« L’introspection est un signe d’amélioration de La société »

 

Boris Cyrulnik, éthologue et psychiatre

Éthologue et psychiatre, Boris Cyrulnik est responsable d’un groupe de recherche en éthologie clinique à l’hôpital de Toulon et enseigne l’éthologie humaine à l’Université du Sud-Toulon-Var.

 

À quand remonte l’apparition de la psychologie ?
Le phénomène date de la fin du XIXe siècle. Il sert d’indice de l’amélioration du développement des populations. Auparavant, l’individu en occident n’était pas une valeur. Ce qui comptait, c’était la survie du groupe ou le nationalisme c’est-à- dire la constitution de la nation, dans la guerre de préférence. Dans les pays pauvres ou en voie de développement, la population ne pouvait pas penser à son bien être personnel puisqu’elle était seulement dans la survie. La priorité c’était la famille. On sacrifiait les hommes au chantier et les femmes à la maison. Les féministes ont raison de parler du « sacrifice féminin », mais les hommes ont, eux aussi, été sacrifiés.

 

En France, quel a été le déclic à une plus large ouverture de la psychologie ?
Il y a eu une explosion de psychiatres et de psychologues après mai 1968. Auparavant, il régnait une normalité bourgeoise et industrielle qui datait des trente glorieuses. À l’époque, il était inconcevable de faire un enfant ou d’avoir des relations sexuelles hors mariage. Les désirs et les besoins d’un individu n’étaient pas pen- sés. On ne réfléchissait qu’en termes de groupes familiaux ou culturels. On peut parler de déflagration. Il y a aujourd’hui des dizaines de milliers d’étudiants en psychologie et cette discipline est entrée dans notre culture. Toutes les maisons d’éditions ont un département de psychologie et il y a énormément de lecteurs de livres et de magazines de psychologie alors qu’il y en avait très peu avant Mai 1968. La féminisation a aussi joué un rôle majeur dans le développement de la psychologie. Dans le monde entier, les étudiants en psychologie sont à 90 % des femmes. Elles parlent plus facilement que les hommes et s’intéressent davantage au monde de l’intime. Avant, elles n’avaient pas accès à la parole et souffraient en cachette.

Dans les pays qui ont longtemps été soumis à une dictature, la percée de la psychologie a-t-elle été plus difficile ?
Oui. Lorsqu’il a une normativité, le phénomène psy devient l’équivalent d’un phénomène révo- lutionnaire puisque l’individu s’oppose à la loi du maître. En Argentine, au Chili, en Grèce et à l’époque du soviétisme en URSS, les psychiatres et les psychologues étaient utilisés par la police et le KGB pour faire régner l’ordre et enfermer les gens. Mon cousin, qui a été le directeur de l’Institut Bechterew à Saint Petersbourg, a dû accueillir des « malades » qui ne l’étaient pas, mais qui avaient été assez « fous » pour s’opposer au communisme. Un grand nombre de psychiatres et de psychologues ont joué le jeu de la normativité du dictateur, mais d’autres se sont rebellés en signant des autorisations de sorties quitte à risquer leurs vies. Encore aujourd’hui, quand un pays est soumis à un régime dictatorial, les phénomènes psychologiques et artistiques prennent une valeur de rébellion. Les psychologues et les artistes sont chassés, torturés, emprisonnés en tant qu’opposants au régime. Le simple fait qu’ils ne pensent pas comme le maître les met en situation de désobéissance civile.

Peut-on parler d’une banalisation positive de la psychologie ?
Aujourd’hui, ceux qui vont en psychanalyse s’en vantent. Dans les beaux quartiers parisiens, cela fait chic de dire : «J’ai mon psy». Mais dans les milieux où la psychologie n’est pas une valeur, les gens se vexent quand on leur dit d’aller voir un psy et la plupart ne le disent pas à leur proche. L’introspection est un signe d’amélioration de la société. Il suffit de prendre l’avion pour comparer notre sort à celui d’autres pays. Pour autant, l’amélioration du développement des individus a diminué la solidarité dans le groupe. C’est ce qui explique le retour des clans qu’ils soient religieux, financiers, politiques ou intellectuels. On est sécurisé dans un groupe d’appartenance.

Fanny Bijaoui