Seul héritier peut-être du grand Charles Péguy, qui nourrissait le rêve de réaliser un « Journal de vérité », Jacques Julliard est l’éditorialiste en titre de l’hebdomadaire Marianne depuis déjà plusieurs années. Ce normalien de la rue d’ULM, historien de formation et germaniste émérite, est homme de presse comme il a été professeur, syndicaliste, auteur bien sûr, critique littéraire voire éditeur : en pleine conscience, soucieux de comprendre et faire comprendre pour bâtir un avenir meilleur, au-delà de tous les conformismes et les malentendus, notamment dans son propre camp, celui du socialisme républicain. – Propos recueillis par Hugues Simard

 

Quel est votre ADN intellectuel, votre arrière-plan culturel ? Qu’est-ce qu’être, comme on peut le lire ici et là à votre propos, un « catho-Proudhonien » ?

François Furet le premier m’avait affublé de ce nom d’oiseau rare, alors que personnellement, je ne me suis jamais proclamé catholique ou Proudhonien… Je tente de me définir par moimême, plutôt que par des références extérieures, même si évidemment celles-ci existent, avec des auteurs de prédilection et des parcours singuliers. Je suis catholique d’une manière qui m’est propre, n’ayant jamais fréquenté aucune autorité religieuse. Mon héritage compote deux influences, la première, maternelle, est chrétienne, la seconde, du côté de mon père, est républicaine et anticléricale. J’ai toujours assumé cette double appartenance bien que je ne sois pas à proprement un anticlérical 1900, mais je cultive une défiance particulière à l’égard de toute intervention de la sphère religieuse dans les affaires politiques, d’où mes positions actuelles sur l’islam et la laïcité, qui étaient celles que j’entretenais déjà à l’endroit du catholicisme. Pour le reste, parmi mes références intellectuelles, certaines sont effectivement inspirées par le catholicisme, Pascal en tête, que j’ai redécouvert, ainsi que la filiation qui court de Péguy à Bernanos en passant par Simone Weil. Mais l’autre tradition, qui est d’ailleurs primaire pour ce qui me regarde, est celle du socialisme libertaire, découvert dans ma jeunesse, curieusement, alors que j’appartenais à la minorité de gauche de la CFTC. Cette tradition comporte des hommes tels que Proudhon, Pelloutier, Pierre Monatte, Georges Sorel. C’est à ce carrefour, entre christianisme et social-républicanisme, que je me suis toujours situé, point de croisement social et spirituel, bien plus que politique. Comme tous ces gens, j’ai toujours eu de la réserve à l’égard des partis politiques, y compris ceux dont je me sens le plus proche, comme le parti socialiste. Pour ce qui est de la droite, je suis agnostique à son sujet, et bien entendu hostile quand il s’agit du Front National. Ce cheminement personnel qui m’a toujours incité à tracer ma voix propre, s’est constitué progressivement. J’ai été un proche de Michel Rocard, ayant contribué à élaborer les concepts de la Deuxième gauche, tout en me sentant toujours très libre, jusqu’à prendre mes distances symboliquement au moment où j’ai quitté le Nouvel Observateur pour rejoindre Marianne.

 

Pourriez-vous décrire un peu plus précisément votre parcours d’homme de presse, allant de la revue Esprit à Marianne, en passant par le Nouvel Observateur ?

J’ai d’abord fait une carrière universitaire, ayant emprunté la voie naturelle de l’enseignement, que j’ai suivie toute ma vie. Je me définis avant tout comme un historien, un chercheur, activité que je ne dissocie pas de celle de journaliste, les deux m’étant toujours apparues comme un seul et même métier, bien que s’adressant certes à des publics différents, utilisant parfois des méthodes différentes, mais dont l’objet est semblable : la connaissance de l’action des hommes dans la société, et là, il n’y a pas de différences entre le passé et le présent. Plus on s’approche du présent, plus ces activités convergent, car aujourd’hui un journaliste est aussi inévitablement un historien, qui travaille bien sûr sur le terrain mais tout autant sur dossier. L’élite du métier de journaliste est le reportage, l’investigation, mais alors que notre société redevient toujours davantage une société de l’écrit, grâce au rôle joué par l’informatique, ces deux métiers ont une grande plage de recouvrement. Je me suis donc rapproché du métier en collaborant tout d’abord à la revue Esprit. Cette revue a été pour moi un milieu nourricier, selon trois évènements. Tout d’abord, la fin des Trente Glorieuses, or Esprit a été l’un des laboratoires de la « planification à la française », ce que j’appelle un nouveau Saint-simonisme. La France avait un Parlement mais les vraies impulsions étaient données par les institutions du Plan, qui ne s’occupaient pas sérieusement d’économie, étant davantage un lieu de concertation entre État, patronat et syndicats. Ce fut ensuite la Guerre d’Algérie, épisode fondamental, car ce sont les milieux chrétiens qui ont sonné la charge… Enfin, troisième jalon déterminant, la découverte de la dissidence dans les pays de l’Est, avec des figures telles que Soljenitsyne ou Zinoviev… André Gorz, qui un jour était venu me voir pour me dire toute la proximité qu’il ressentait entre nos positions, m’a ensuite fait passer au Nouvel Observateur, où j’ai rencontré Jean Daniel. Celui-ci m’a invité à collaborer sur les bases de ce que j’écrivais pour Esprit, un mélange de résistance au parlementarisme, d’anticolonialisme, ainsi qu’enfin une certaine sympathie pour le Général de Gaulle. Je n’ai jamais été Gaulliste, plutôt Gaullien.

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Votre parcours se situe à la croisée de différentes disciplines de l’Histoire et de la littérature notamment. Quelle sont les auteurs avec qui entretenez un commerce régulier ?

Je suis historien mais ma passion a toujours été la littérature. Je considère que la littérature française est plus que la littérature de n’importe quel pays. Cela fait partie de notre identité – je n’hésite pas à prononcer ce mot maudit ! La littérature est tout à fait constitutive de notre manière d’être. Je pense que si la France continue d’abandonner sa littérature, elle se reniera elle-même. Les écrivains ne sont pas seulement des littérateurs, mais des hommes qui aident à vivre et à penser. Il ne se passe pas de jour que je ne pratique la littérature française. J’ai découvert que chez les écrivains qui m’ont le plus marqué, de Pascal à Proudhon, un refus de la synthèse, l’idée que toute littérature est fondée sur un rythme binaire, et non sur une structure ternaire, proprement hégélienne qui viendrait fermer la démarche dialectique et serait à ce titre grosse de tous les totalitarismes et sectarismes. Ce que j’ai découvert chez Pascal, à travers ce qu’il nomme la « Raison des effets », ou dans la Dialectique de Proudhon, chez Sorel, ou encore Péguy, c’est au contraire une volonté de laisser les questions ouvertes, en suspens, et de voir ce qu’il y a de vrai dans la position adverse, non pour l’écraser dans une synthèse finale, mais a contrario lui donner une chance de vivre. Ce qui m’a toujours intéressé, c’est que ce que pensaient mes adversaires, pas exclusivement mes amis. C’est bien pourquoi j’ai toujours davantage dialogué avec la droite qu’avec la gauche, qui d’ailleurs ne s’intéresse pas à moi (rires), contrairement à la droite… J’ai passé ma vie à lire des auteurs dont la Gauche a à peine l’idée, Bonald, De Maistre, tout simplement parce que je pense que la pensée révolutionnaire a besoin d’un contrepoids, et qu’est nécessaire la critique à l’égard de la société issue de la philosophie des Lumières. C’est une chose essentielle à mes yeux. Ces écrivains, c’est progressivement qu’au fond j’en ai fait une espèce de « grappe ». Pascal parce que je l’ai toujours lu, et qu’il exprime beaucoup plus mes idées en matière religieuse que la plupart de théologiens contemporains. Je n’aime pas les religions, aucune, pas même la mienne, en revanche je pense avec Pascal que nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ. Et à partir de là, je me suis construit ma propre pensée religieuse. Quant à Proudhon, Pelloutier, ou Sorel, ils représentent l’autre face dont j’ai parlée, c’est-à-dire la pensée libertaire. Il m’est arrivé d’écrire et de dire que mon conseil d’administration intérieur était composé de 24 % pour la réaction, 24 % pour la pensée libertaire, et 52 %, majorité absolue, pour la social-démocratie. Cette famille de pensée, sur laquelle j’ai travaillé comme universitaire, a beaucoup compté pour moi. Si j’ai découvert tardivement Simone Weil, c’est parce qu’elle se situe précisément au carrefour des deux traditions. Il y a chez elle, à la fois ce côté Pascal, même si de temps en temps elle dit les pires horreurs – comme sur beaucoup de monde d’ailleurs. Et il y a chez elle ce côté libertaire, qu’elle n’a pas caché. Je ne suis pas du tout spécialiste de son oeuvre, j’ai seulement voulu écrire un petit essai, ce qui était un moyen de faire partager la richesse et la puissance de sa pensée. Dans la vie, il y a des périodes, j’ai pu par exemple me centrer sur Péguy, sans compter les grands écrivains que je relis régulièrement, Balzac, Proust… Actuellement, je réfléchis beaucoup avec Simone Weil ; ainsi dans le dernier numéro de la Revue Commentaires, j’ai livré un article où je tente de la situer par rapport au marxisme et au monde moderne, c’est-à-dire, en définitive, dans la lignée de Péguy et un peu de Bernanos.

 

Pour quelles raisons un étudiant lirait-il Simone Weil aujourd’hui ? Quels arguments avanceriez-vous pour contrebalancer sa réputation d’auteur difficile ?

Je lui dirais qu’il faut la lire parce qu’elle est à contrecourant de toute la société contemporaine, non pas en vertu de ce tic journalistique consistant à vouloir absolument déceler chez les Anciens des traces de modernité, alors qu’en général ils sont caractérisés par leur atemporalité. Simone Weil, par exemple, pense en dehors du Temps, de la société, elle qui bien qu’ayant passé sa vie à être une militante sociale, dénonce ce qu’elle appelle, après Platon, « le gros animal », l’emprise de l’opinion sur les individus. S’il n’y a de destin que collectif, la pensée ne peut se réaliser qu’individuellement. Et aujourd’hui où tous les médias et les institutions nous incitent à penser collectivement, il faut le rappeler avec les anarchistes et les libertaires, Pelloutier notamment, ce syndicaliste à qui j’ai consacré un livre et qui, selon une très belle formule, se définissait comme « un amant passionné de la culture de soi-même ». Simone Weil c’est le refus de tous les conformismes, y compris de ceux à la mode aujourd’hui, c’est-à-dire ceux de la prétendue révolte, de l’insoumission spectaculaire que prônent aussi bien Jean-Luc Mélenchon que les organes de mode. Les bourgeois bohêmes s’habillent comme Che Guevara… Il ne faut surtout pas se laisser intimider par cela. Notre seule richesse réside dans notre capacité à penser par nous-mêmes, ce que toute société s’efforce évidemment d’empêcher. C’est pourquoi Simone Weil, tout en admettant qu’elles existent et qu’il faut bien s’en accommoder, est contre toutes les sociétés car elles vous empêchent d’être et de penser par vous-mêmes. Ce serait là la raison principale que j’avancerais, mais également celle héritée de son maître Alain, d’aller à la Vérité « avec toute son âme », comme celui-ci le disait, reprenant lui-même Platon. Il y a chez Simone Weil une capacité à se laisser envahir par une idée forte à un moment, comme lorsque par exemple, elle qui est pourtant contre la violence, anti belliciste, se décide un beau jour à aller faire la Guerre d’Espagne tout simplement parce qu’une idée plus forte s’est imposée, selon un mouvement authentiquement Cornélien.

 

A LIRE DE JACQUES JULLIARD :
Fernand Pelloutier et les origines du syndicalisme d’action directe, éditions Points-Seuil, 2015 (rééd. version allégée, édition originale 1971)
Le choc Simone Weil, éditions Flammarion, collections Café Voltaire, 2014
Les gauches françaises. 1762-2012 : Histoire, politique et imaginaire, éditions Flammarion, 2012 (Prix Jean-Zay 2012)

A LIRE AUSSI
Notre Jeunesse, de Charles Péguy ;
• tous les écrits de combat de Georges Bernanos (sauf peut-être La Grande Peur des Bien-pensants…),
L’enracinement, de Simone Weil, …