Esfahan nesf-e jahan, dit un dicton iranien, c’est-à-dire « Ispahan est la moitié du monde ». A quelques trois cent kilomètres au sud de Téhéran, Ispahan semble jaillie d’un morne désert de roc et d’argile.

Porte monumentale de la mosquée de l’Imam

Porte monumentale de la mosquée de l’Imam

Un riche passé
Baignée par les eaux de la Zayandeh Rud que le roi Shah Abbas Ier sut répartir par un ingénieux système de canaux pour créer une oasis, s’étale Ispahan, la rose de l’Orient et la cité des roses. La ville fut ravagée par les armées mongole et timouride, puis Shah Abbas décida de la relever et d’en faire sa capitale, une image du paradis sur terre.

 

Un essor donné par le dernier shah
Ispahan enchanta le dernier shah, Reza Pahlavi, qui voulut en faire un centre industriel et universitaire comptant aujourd’hui deux millions d’habitants. Peu à peu, ses ruines somptueuses, toutes émaillées de bleu, ont été restaurées, même si bien des jardins ont disparu. Chahar Baq, la principale avenue, si elle est toujours ombragée de platanes, n’est plus bordée que d’un seul jardin, celui des Rossignols, au lieu des quatre existant jadis. Ce jardin sert d’écrin au pavillon des Huit-Paradis, édifié en 1670 par Shah Suleyman et représentant les huit ciels de la cosmologie persane. A côté, les jardins de l’hôtel Abbassi, un ancien caravansérail rénové, abritent un joli pavillon de thé où prendre un verre le soir.

 

Au centre de la ville, la mosquée de l’Imam
On visite la vieille ville en s’orientant à partir de la place de l’Imam, vaste quadrilatère flanqué de quatre iwans, grands porches voûtés, et de la mosquée du même nom, au sud. Edifiée sur les ordres du même Shah Abbas par le grand architecte Ali Akbar Esfahani, cette mosquée et les iwans forment une immensité de mosaïques déclinant tous les tons de bleu. La mosquée est dédiée au douzième Imam, le Mahdi qui, selon la croyance chi’ite, est entré enfant « en occultation » pour revenir en vainqueur à la fin des temps. coraniques sont également pourvues de cours intérieures. L’immensité de cette cour ponctuée de jets d’eau, de bassins et de jardins offre une sensation de liberté. Ses dimensions parfaites, dignes d’un disciple de Pythagore, déclinent à l’infini le nombre douze, celui du Madhi auquel la mosquée est dédiée.

 

Le palais d’Ali Qapu et ses niches acoustiques
Son nom de Porte d’Ali lui vient de sa porte, objet de toutes les vénérations car issue du mausolée d’Ali à Najaf, en Irak. Ce gendre du Prophète fut en effet le ler imam. Shah Abbas Ier fit bâtir son palais sur les restes d’un ancien pavillon timouride en 1610, les aimes comportant six étages et le bâtiment central seulement trois. Dans la salle du trône aux délicates fresques florales, le shah recevait ses hôtes, assis autour d’un bassin à jets d’eau. Les grandes réceptions se donnaient dans le salon de musique, au troisième niveau central. Les murs sont doublés de panneaux de stuc découpés aux formes des divers plats, flacons et aiguières constituant la collection de porcelaines chinoises du shah, ce qui permettaient une résonance parfaite pour écouter le jeu des musiciens.

 

Le palais Chehel Sotun et ses fresques délicates
A gauche d’Ali Qapu et niché dans un joli jardin, ce palais, dit des Quarante Colonnes, fut édifié par Shah Abbas II à partir de 1647. Le palais ne possède en réalité que vingt piliers de platane, reflétés et doublés par l’eau d’un bassin, ce chiffre de quarante étant le symbole de l’abondance et de la maturité, Mahomet étant devenu le Prophète à l’âge de quarante ans. La salle du trône ou talar est surmontée d’un admirable plafond en marqueterie de bois. Au fond d’un iwan à stalactites étincelant d’or et de miroirs, le roi prenait place sur son trône et discutait avec ses courtisans. Dans la salle d’audience, où il recevait les ambassadeurs étrangers tandis que des danseuses réjouissaient ses hôtes en musique, les murs sont couverts de peintures représentant ses exploits guerriers, ceux de son père et de leurs ancêtres avec le réalisme et la précision des miniatures persanes.

 

L’ambiance du vieux bazar
Tout le lacis de ruelles auxquelles on accède par le portail de Qeyssariyeh datant du XVIIe siècle, pourvu d’une horloge commémorant la victoire de Shah Abbas Ier contre les Portugais en 1614. Une allée voûtée longue de 2 km le relie à la mosquée du Vendredi, tandis que le coupe une série d’allées latérales flanquées de mosquées, médersas, caravansérails ou hammams. De grandes cours l’aèrent et sont remplies d’une multitude d’ateliers, la plupart étant dédiés à la confection des tapis, aux dessins des faïences émaillées, au travail des métaux ou à l’exécution de miniatures sur papier ou os de chameau. L’ambiance est bon enfant et le marchandage toujours admis.

 

La mosquée du Vendredi, la quintessence de l’art iranien
En suivant donc cette longue allée voûtée, on parvient, plus au sud de la ville, à cette fameuse mosquée du Vendredi s’élevant près d’un vaste chantier destiné à l’agrandir. Elle résume elle seule dix siècles d’art sacré iranien. Elle aussi s’organise autour d’une vaste cour pourvue d’un bassin aux ablutions et flanquée de quatre iwans. La foule y est toujours très dense, avec cet étrange mélange de ferveur et de bonne humeur propre aux mosquées iraniennes. Derrière les arcades entourant cette cour se déploient diverses salles de briques de terre cuite couvertes de petites coupoles. On en compte 474, dont pas une n’est semblable !

 

Le soir au bord de la Zayandeh Rud
Situés au sud de la vieille ville, deux ponts datant du XVIIe siècle, Si-o-Seh Pol et Pol-e Khaju, attirent le soir les habitants d’Ispahan. On s’assied sur les berges pour pique-niquer en famille en contemplant le coucher du soleil ou l’on regarde juste la rivière d’où Ispahan la belle tira sa prospérité. Certains chantent au son d’une guitare ou d’un harmonica, le chant est repris en choeur. Quelques hommes esquissent un pas de danse. On se promène gaîment d’une rive à l’autre en dégustant la bière iranienne, sans alcool bien sûr.

 

Texte et photos Isaure de Saint Pierre