« La littérature poussée à outrance, l’ivresse de la lecture sont une façon de réguler le monde ». Distingué en 2009 par la première édition du Prix Littéraire des Grandes Écoles pour son ouvrage L’origine de la Violence, Fabrice Humbert a depuis poursuivi sa carrière avec bonheur. Récompensé peu après par le Renaudot de poche, il a par la suite publié La Fortune de Sila et Avant la Chute. L’auteur revient ici pour le Prix sur son approche de la littérature, sa vision de la critique et l’apport du Prix Littéraire des Grandes Écoles.

Interview de F. Humbert

Ressentez-vous l’écriture comme un désir ? Comme une nécessité ?
En tant que désir, il m’est très difficile de l’expliquer. Peut-être vient-il du fait que, très jeune, je lisais beaucoup. Pour moi, le désir d’écriture est l’expression d’une forme d’adéquation au monde : la littérature poussée à outrance, l’ivresse de la lecture, sont une façon de réguler le monde, de régler le rapport qu’on entretient avec lui. Et puis l’écriture est aussi, sans nul doute, une nécessité, mais de celles dont on ne peut pas vraiment parler. A mon sens, c’est une « névrose réussie » pour reprendre l’expression de Freud.

Quel rapport entretenez-vous à la langue française ? Vos prises sur la langue sont-elles faciles ou bien vous arrive-t-il de lutter contre elle ?
Je dois dire que j’ai un rapport aisé et fluide à la langue, ce qui est une force, mais aussi un obstacle. Je regrette cette fluidité, j’aimerais me battre avec les mots et avoir une langue plus visible, mais il est très dur de choisir car le style est imposé par votre nature. Le mien a ses attraits mais j’ai parfois rêvé d’un autre style, plus voyant, comme celui de Proust ou de Céline, qui retravaillent profondément la langue. Ce qui m’est venu est un style plus invisible, assez discret.

L'écrivain Fabrice Humbert (crédit photo: Marc Mameaux)


Pourquoi cette récurrence de la violence dans votre œuvre ?

Je n’ai pas de réelle explication là-dessus. Il y a certes des éléments très intimes qui transparaissent, on ne sait pas trop comment, des événements familiaux et intimes, mais c’était inconscient avant L’Origine de la violence. Quand j’ai écrit Autoportraits en noir et blanc, je ne pensais pas du tout à la violence et c’est en relisant le livre que j’ai réalisé qu’elle est une évidence. L’œuvre se dérobe à la conscience. Si on se penche sur les grands auteurs, on constate au début une certaine fraîcheur, une innocence, et au fil des œuvres, ils s’élèvent vers davantage de conscience. Cela aboutit à une écriture plus sèche et savante. La conscience finit par se retourner contre l’œuvre, l’éclat commence à y manquer. De la même façon, dans mes écrits, avec les années, une certaine réflexion s’est imposée. Mais une part d’inconscient subsiste tout de même, j’espère pour longtemps.

La critique fait-elle, précisément, émerger la part d’inconscient dans l’écriture ?

Oui, je m’en rends compte tous les jours à travers les articles publiés mais surtout à travers la réaction des lecteurs qui voient des choses qui parfois vont à l’encontre de ce qu’on pensait avoir écrit. J’ai rencontré il y a quelques années les élèves d’une classe de lycée qui étudiaient la figure des femmes et travaillaient sur mon roman La Fortune de Sila. Et une élève m’a demandé : « pourquoi vos femmes sont-elles faibles, ou bien lorsqu’elles sont fortes et ambitieuses, ne sont-elles plus des femmes ? » J’ai été surpris car ce n’était pas du tout ce que j’avais voulu montrer. La jeune fille qui m’a posé la question a alors lu une phrase du roman. Le personnage en question était une banquière et le passage précisait que cette femme était « stérile ».
Tout un chacun peut-il se faire critique ou est bien la critique est-elle, selon vous, un art réservé aux initiés ? Tout un chacun est critique à son corps défendant. Le lecteur réécrit le livre et le comprend à sa façon. Après, il y a des degrés de critique. Pour certains, c’est un métier. La critique journalistique tient un grand rôle dans la vie littéraire tandis que la critique universitaire travaille le texte avec une grande attention. Le meilleur article sur L’Origine de la violence est universitaire mais la critique journalistique peut s’avérer elle aussi très pertinente.
Arrivez-vous à vous dégager de la critique, qui peut s’avérer, par certains aspects, oppressante ?
Je ne sais pas quelle peut être la bonne attitude vis-à-vis de la critique. L’écriture en reste nécessairement dégagée mais la critique a néanmoins toujours une incidence, sur l’écrivain et dans l’œuvre. Elle peut entraîner une réponse de l’auteur mais très rarement altérer le style. La littérature étant en partie fille de son époque, la critique est elle aussi soumise au phénomène de mode et est très changeante. Il faut une grande force et beaucoup de philosophie pour l’aborder correctement.
Quel souvenir gardez-vous de cette année, de cette première récompense attribuée à l’une de vos œuvres ?
C’est naturellement pour moi un très bon souvenir. L’Origine de la Violence a été très bien accueillie. Contrairement à d’autres, c’est une œuvre qui s’est épanouie sur le long terme. En effet, l’épreuve de la publication peut être très brève. C’est généralement un moment extraordinaire mais au bout d’un mois, il n’y a plus rien. Or dans ce cas, cela s’est étalé sur deux ans, de la publication au prix Renaudot de poche. Cela a permis au livre de s’imposer et au public de mieux me connaître, d’où le souvenir que j’ai d’une période d’attente. Le PLGE est une des étapes qui ont jalonné ce laps de temps. C’est un prix très agréable du fait que ce sont des jeunes gens, que j’ai trouvés intéressants, qui le remettent. Un des plus beaux articles sur l’Origine de la Violence a été écrit par un des jurés du Prix littéraire des Grandes Écoles. Il était d’une très grande finesse et avait su déceler les différentes facettes de mon écriture.

Quelle image gardez-vous du prix ?
Pour moi, le Prix Littéraire des Grandes Écoles est un prix extrêmement dynamique. A l’époque, la première présidente avait voulu faire les choses en grand et j’avais été touché par l’écho donné par le Prix à ma récompense. Sur mille prix qui existent en France, seuls six ou sept ont un réel retentissement, il faut vouloir et pouvoir s’imposer.
Quel est votre rapport avec le public étudiant ? On ne mesure pas vraiment son public. Il est très impalpable. Par exemple, Autoportraits en noir et blanc a été très peu vendu, je me suis même dit que cela serait bien que je remercie un par un mes lecteurs car on n’a strictement jamais accès à son public autrement. Je le rencontre uniquement lorsqu’on m’invite dans des classes. Quant à mes élèves, ce sont de bons étudiants, ils ont un rapport facile à la lecture mais elle n’est pas leur priorité. Ils sont plus intéressés par les marques extérieures de l’écrivain. C’est peut-être le rôle de ce Prix que de regrouper ces jeunes attirés par la littérature, sous toutes ses formes.

Que souhaitez-vous au Prix pour cette année ?
Bonne chance ! Ca marchera forcément car vous êtes jeunes. La jeunesse est un atout formidable dans l’univers de la littérature et c’est ce qui donne à ce prix une aura particulière.

L’équipe du Prix Littéraire des Grandes Ecoles