Les ingénieurs façonnent notre quotidien depuis des décennies. Des voitures électriques aux ordinateurs en passant par les éoliennes, ce métier est vecteur d’innovations. Mais quelle place pour l’ingénieur aujourd’hui et demain dans nos sociétés et économies ? Jean-Eric Aubert, vice-président de la Fondation 2100, sous égide de la Fondation ParisTech, et François Lureau, président de la fédération Ingénieurs et Scientifiques de France (IESF) analysent les évolutions présentes et à venir.

 

François LUREAU (C) Franck Foucha

Quelle place pour l’ingénieur aujourd’hui ?

François Lureau souligne le rôle clé que joue l’ingénieur dans l’innovation française : « notre compétitivité passe par les compétences techniques, notre capacité à développer des systèmes et produits innovants. Les ingénieurs conçoivent justement ces objets, ils apportent des solutions concrètes et industrialisables. »

 Pivots de l’innovation : l’innovation est portée par les ingénieurs, mais aussi poussée par des ingénieurs qui ont poursuivi en thèse. Cette complémentarité est intéressante pour François Lureau : « il y a besoin que des ingénieurs soient aussi des docteurs. Ce sont ceux qui réalisent les recherches appliquées dans les entreprises. »

 

Des formations en constante évolution

La capacité des ingénieurs à faire l’avenir est confortée par les évolutions dans les cursus. Parmi les plus significatives, François Lureau note :

  • Le développement de la recherche dans les écoles « qui contribue à faire avancer la connaissance, trouver de nouvelles idées et solutions ».
  • Le travail en équipe, « à l’instar des pratiques dans les entreprises, les élèves réalisent des projets en équipes durant leurs cursus ».
  • L’internationalisation des cursus : « désormais toutes les écoles imposent dans leur cursus, des séjours ou stages longs à l’étranger ».
  • L’apprentissage des softs skills : « les écoles d’ingénieurs apprennent de plus en plus à leurs étudiants les sciences comportementales, la capacité à s’exprimer, à mener des réunions, des équipes ».

 

L’ingénieur place l’innovation au service de la société

Les ingénieurs sont à l’origine des dernières technologies utilisées au quotidien par l’homme : voiture autonome, big data, smartphones. « L’ingénieur joue un rôle clé pour innover et donner aux technologies des applications qui bénéficient à la société. L’ingénieur s’assure que ses créations sont utilisées pour le bien collectif et sont insérées sur le marché de façon rentable. »

 

Un métier au cœur des réalités

La notion de valeur est de plus en plus présente chez les jeunes des écoles d’ingénieurs. « Les jeunes se préoccupent de l’impact des technologies sur les hommes, sur l’environnement. Il y a un sens de l’éthique. Les cursus proposent de plus en plus une exposition à ce sujet crucial, celui des valeurs qui devront animer l’ingénieur dans son travail et tout au long de sa vie», explique le président d’IESF.

 

Les grandes mutations du métier

– La mobilité : un jeune ingénieur aura cinq, six, peut-être même dix employeurs dans sa vie professionnelle

– L’auto-entrepreneuriat : IESF observe un nouveau phénomène, une proportion très importante de jeunes ingénieurs (18 %) a pris le statut d’autoentrepreneur en plus de son emploi de salariés

– La création de startups : les écoles d’ingénieurs accompagnent ce mouvement en formant à la création d’entreprises et ouvrant des incubateurs pour faciliter la naissance de ces startups

 

Jean-Eric Aubert (C) Fondation 2100

Quelle place pour l’ingénieur demain ?

L’ingénieur doit penser le futur sur le long terme, prenant en compte des changements majeurs comme les défis climatiques ou démographiques. Ces questions sont au cœur des réflexions de la toute nouvelle Fondation 2100 créée sous égide de la Fondation ParisTech. La Fondation a pour ambition de contribuer au traitement des problèmes mondiaux à long terme, notamment en facilitant le développement de grands chantiers internationaux.

« L’ingénieur devra traiter, par exemple, les questions d’eau, d’agriculture, de déplacements de populations, de réoccupation de certains territoires, illustre Jean-Eric Aubert. Il faudra également qu’il prenne en compte la révolution numérique et ses nombreuses implications, de l’éducation à la cyber sécurité. De manière générale, l’ingénieur devra s’engager dans des grands projets d’aménagement planétaire. »

Le monde évoluant et se complexifiant, le métier doit répondre sans cesse à de nouvelles questions. Pour François Lureau, l’ingénieur est le seul qui peut répondre aux problématiques contemporaines : « c’est celui qui sait gérer les transitions, qui a une vue d’ensemble. Il sait comment valider les nouvelles technologies et gère les aspects économiques ainsi que les impacts environnementaux. »

 

Un rôle bien au-delà de la technique

Se préparer à ce rôle se joue dès la formation. Or, selon Jean-Eric Aubert, il faut plus de prospective dans les cursus. « L’ingénieur doit être conscient de la manière dont le monde évolue, quelles sont les grandes tendances structurantes des économies et sociétés. Ces éléments devraient être introduits d’entrée de jeu dans la sélection et dans la formation des ingénieurs. L’ingénieur ne peut plus prendre en compte uniquement de la technique, indépendamment de la société et de l’économie. A cet égard,  il devra inéluctablement se poser des questions éthiques.»

 

Une nécessaire ouverture à l’international

Pour s’adapter aux problématiques contemporaines et mondiales, les formations ne peuvent pas être pensées sans y inclure un aspect international. « La connaissance d’autres cultures, d’autres coutumes, d’autres pays et manières de penser, d’autres contextes est fondamentale, insiste Jean-Eric  Aubert. L‘idéal serait de suivre un tiers de la formation à l’étranger, y compris dans les pays les plus pauvres, avec des ONG. C’est capital pour pouvoir être en accord avec les autres cultures. »

 

Agents du changement

Afin de repenser au mieux les formations, Jean-Eric Aubert préconise de s’inspirer du modèle de l’université Aalto, en Finlande. Cette université est née de la fusion de trois entités : l’université technologique d’Helsinki, l’école supérieure de commerce d’Helsinki et l’école supérieure Aalto d’art. « Il y a une fertilisation croisée de ces trois éléments : design, management et technologies. Ce type de formation a un impact sur la sélection et permet d’avoir des agents de changement. Par exemple, le design est au cœur des processus d’innovation, tout en tenant au mieux compte de la réalité des terrains sur lesquels les ingénieurs vont mettre en œuvre leurs solutions. »

 

Comment encourager les lycéens à devenir ingénieurs ?

François Lureau en est convaincu : pour avoir de bons ingénieurs, il faut proposer une bonne formation scientifique au préalable. « Il faut se préoccuper de la formation scientifique proposée au lycée. Notre sentiment est que le niveau de cette filière S baisse et c’est un problème, car le métier de l’ingénieur est essentiellement scientifique. Le risque est d’avoir des ingénieurs moins compétents dans les 15 prochaines années. L’autre défi est de donner envie de s’orienter vers ce parcours scientifique et de susciter plus de vocations scientifiques. Enfin, il faut motiver les filles pour ces filières et c’est très important, car nous avons besoin de plus d’ingénieures femmes ! »