Student driven / student centric

Toutes les études montrent que pour bien connaître les besoins d’un individu, qu’il soit client, patient, consommateur il est nécessaire de procéder de deux manières l’une appelée customer driven, on écoute notre interlocuteur, on l’interroge et l’autre customer centric, l’idée n’est alors pas tant de l’interroger que de l’observer, l’analyser dans son comportement, son attitude. Les deux façons de procéder ne s’opposent pas mais elles se complètent. Il n’est en effet pas évident pour tout un chacun de formuler clairement ses besoins, d’autant que de nombreux sont inconscients. Si ces deux façons de procéder pour analyser les désirs des individus sont monnaie courante dans les organisations commerciales il n’est peut-être pas inutile de se demander si cela peut faire sens dans l’enseignement et la pédagogie.

Jusqu’alors la sacro-sainte relation sachant-apprenant a peu été remise en cause, peu importe quel est le besoin, le désir, l’envie de l’étudiant, « nous, sachant, nous savons ce qu’il lui faut ! » Lorsque nous savons qu’un enseignant en étude supérieure à pour moyenne d’âge 43 ans et qu’un étudiant moyen est de 20 ans son cadet, on peut douter que le premier puisse connaître avec certitude les besoins du second. Avec deux générations d’écart, mais cela peut être trois, voire quatre générations, le fossé se creuse nécessairement, même avec la meilleure volonté de l’enseignant de rester conscient de l’évolution de sa salle de cours. La prétention du savoir associée à l’absence de questionnement sur les besoins des étudiants (thèmes, méthode d’apprentissage…) a des conséquences assez évidentes : lassitude, absentéisme, envie d’ailleurs…

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Imagine ton cours !

L’initiative entreprise de manière originale il y trois ans à l’ESSEC Business School est d’avoir questionné la demande de cours de la part des étudiants. En interrogeant ces derniers issus de différentes années dans différents programmes il s’agissait d’entendre leurs besoins : quels cours aimeraient-ils avoir ? Sous quelles formes ? Ce student driven avait tout simplement pour but de les laisser imaginer le cours qu’ils souhaitent en fonction des stages qu’ils ont eu, des échanges universitaires qu’ils ont pu vivre, tout simplement en regardant leur quotidien et leur évolution. Cependant laisser la création de nouveaux cours aux étudiants seuls ne permet pas d’apporter en salle de classe les derniers travaux pertinents de la recherche académique. C’est pourquoi en parallèle de l’analyse des demandes des étudiants, les professeurs de la faculté ont eu l’occasion d’exposer auprès de la communauté étudiante leurs recherches quel que soit le domaine et le degré de complexité. Sans être véritablement un student centric, ce volet est indispensable pour s’assurer que les besoins des individus à venir, non forcément formulable aujourd’hui par les étudiants seront couverts, autant que possible.

Construis ton cours !

Avec cette mâchoire student driven / student centric l’enjeu est de s’assurer que la demande des étudiants est certes bien couverte mais pas seulement, par ricochet c’est aussi la demande des organisations d’aujourd’hui et de demain dans lesquelles ils se trouveront. Néanmoins l’implication des étudiants ne peut s’arrêter à simplement faire part de ses envies. Le programme Build Your Own Course (Imagine ton cours) à l’ESSEC prévoit en aval de la phase de co-création, une phase de co-construction. Les étudiants sont en effet sollicités par le professeur en charge du développement du cours pour construire le cours. Garant de la pertinence, de la solidité académique et de la cohérence institutionnelle, l’enseignant se fait accompagner par des étudiants volontaires pour développer tant la forme (présentiel, à distance, multimédia…), que le fond (sollicitation de témoignages extérieurs, élaboration de chapitres…) des nouveaux cours*. L’enseignement d’aujourd’hui et de demain ne peut se faire avec les méthodes pédagogiques d’hier. Il ne s’agit pas de remettre en cause l’autorité, la compétence, la pertinence du Professeur dans le projet « Imagine ton cours » ; mais simplement de s’ouvrir à ceux qui sont nos interlocuteurs dans la salle de cours, de se nourrir de la demande, des envies, des pratiques de ceux qui sont en train de construire le monde de demain.

* Exemples de cours développés à l’ESSEC: Transhumanisme : enjeux économiques, sociétaux et philosophiques ; Introduction à l’Impact Investing – l’investissement qui change le monde ; Looking failure in the eyes ; Gestion des métiers et savoir-faire exceptionnels…

 

Par
Xavier Pavie, 
Professeur à l’ESSEC Business School où il dirige le centre iMagination. Il est également directeur du programme Grande Ecole à Singapour. Auteur de nombreux articles et ouvrages dont le dernier : Le choix d’exister (Les Belles Lettres)
Twitter : @xavierpavie