Le « numérique », dans son sens commun, est l’expression pratique et synthétique, un peu fourre-tout, qui regroupe « les nouvelles technologies », les « réseaux sociaux », le « digital » ; grosso modo, tout ce qui se présente derrière nos écrans, sous forme de pixels colorés et interactifs. Tout ce sans quoi nous serions démunis, incapables de nous souvenir du moindre numéro de téléphone. « Mais comment faisait-on avant ? », m’a demandé ma grand-mère à Noël, tandis que je cherchais le nom d’un designer numérique fameux qui m’échappait. Par Gilles Juan, Directeur de l’ICAN

 

C’est peut-être le smartphone (1,4 millions d’exemplaires vendus l’an dernier) qui incarne le mieux la « révolution numérique ». Qui supporterait d’avoir oublié son téléphone à la maison sans enrager toute la journée ? D’ailleurs, qui l’oublie ? Personne ! À peine est-on sorti de chez soi qu’on le cherche pour regarder l’heure, consulter son agenda, jouer dans les transports, répondre à des mails, (se) photographier, partager l’image, prendre rendez-vous, comparer des prix, payer, entretenir des liens amicaux, se positionner sur le marché du travail, s’informer, chercher l’âme sœur (parfois, aussi, on passe un coup de fil). Il parait même que ça transforme notre cerveau – on ne s’en inquiète pas trop (et on a bien raison, car ce n’est pas le cas).

 

Toujours les mêmes…

Avant, on faisait peut-être un peu pareil. Si ça se trouve, le numérique n’a rien changé de fondamental. Le numérique est notre quotidien, c’est notre boussole, c’est notre dénominateur commun, lieu de partage ou de combat, mais sommes-nous des êtres nouveaux ? Avons-nous fait, le numérique aidant, la « révolution » ? Le numérique n’a pas changé nos valeurs (bonheur, liberté), l’affection que nous avons pour nos proches (amour, amitié, respect), nos soucis prioritaires (la santé !), nos aspirations (les projets, les vacances). Le numérique n’a pas changé qui que ce soit de manière décisive. Nous sommes restés les mêmes.

 

… ou presque

Mais tout ce que nous sommes, nous le sommes désormais avec un nouveau compagnon. On a reçu la greffe du numérique, et il n’y a pas eu de rejet. Ce que nous sommes n’est donc guère différent (« liberté, égalité, fraternité » n’a pas encore été remplacé par « communication, réseau, programmation »), mais tout ce que nous entreprenons passe désormais par le numérique. Le numérique n’a pas changé l’homme ni son cerveau – il a juste révolutionné tous les usages. Pros et persos. Tous. Nous sommes revenus au sens étymologique du mot « média » : l’intermédiaire, le moyen par lequel la communication passe. Et le numérique est le relais pour toutes les communications. Entre un individu et n’importe quelle information, entre un individu et ses proches (anciens, actuels ou opportunités à venir), entre un individu est les espaces à visiter, ou les objets à s’approprier, il y a toujours le même médiateur : le numérique.

En résumé, le numérique n’a rien changé, mais il a tout bouleversé. Il n’a pas créé le besoin de s’exprimer, il a mis à disposition des plateformes pour élargir l’écoute. Il n’a pas créé la valeur travail, mais il a proposé des espaces collaboratifs virtuels, des solutions agiles, des logiciels appropriés. Il n’a pas créé l’envie de faire des rencontres, mais la géolocalisation et la présentation de nos caractéristiques, ça peut aider. Il n’a pas inventé le jeu, mais il l’a rendu plus immersif et persistant. Le numérique n’a pas transformé les critères d’un bon souvenir, mais les cartes mémoires sont bien pratiques pour les enregistrer.

 

Quelle révolution ?

La révolution a deux sens. Celui que l’on entend spontanément : le sens politique, le grand changement, la révolte, le bouleversement. Et le sens plus scientifique : le tour sur soi-même, comme la terre repartant chaque année pour une énième révolution autour du soleil. La révolution numérique réunit ces deux significations : nous sommes pris dans le rythme tourbillonnant de l’innovation numérique (toujours des nouvelles solutions !), pour revenir toujours aux mêmes fondamentaux. Aux mêmes fondamentaux, mais toujours mieux équipés, accompagnés par les outils qui facilitent, qui améliorent, qui intensifient. Les designers qui doivent les concevoir ont bien des responsabilités !