Le thème de cet article est aussi celui qui fait la une des Inrocks n°846 (15-21 février), preuve s’il en est que ce concept de « Génération Y » continue de faire débat, et traduit d’une manière ou d’une autre quelque chose, entre identité réelle ou ressentie et reflet d’un jugement porté par les générations précédentes sur ce que nous incarnons. Symbole de ce rapport ambivalent que traduit une telle séparation entre « générations », une étude en date de janvier publiée par Le Figaro et BFM, selon laquelle les salariés de 30+ ans jugent leurs cadets plus individualistes (60 %), plus ambitieux (55 %) et moins efficaces (48 %) qu’eux-mêmes. Mais d’abord de qui parle-t-on ? C’est quoi la génération Y ?

Pour les démographes c’est celle qui fait suite à la génération X, donc née entre 59 et 79. C’est tout à la fois celle qui a connu la sortie de la guerre froide, les débuts de l’informatique grand public, la libération sexuelle, l’écologie en politique, la crise économique et la fin des 30 glorieuses… Bref, le terme est un peu fourre-tout, et c’est précisément ce qu’on lui reproche : n’être qu’une étiquette marketing qui colle plus à des groupes de consommateurs. Pour faire bref, le Y c’est ce “why ?” (prononcé à l’anglaise) d’une génération qui questionne tout, qui s’informe en permanence ; le terme de Génération Y reprend donc aussi les concepts vus et revus du web 2.0, des « digital natives » etc. De « Elle » aux « Inrocks », des blogs aux tweets convaincus de la pertinence du concept, c’est immanquablement la même image qui revient : un groupe (une « tribu » marketing) d’adultes jeunes ou moins jeunes – certains ayant largement la trentaine – dont la principale caractéristique est une certaine aisance avec les nouvelles technologies (de là l’appellation digital natives). Urbains, branchés, anglophiles et adeptes des nouvelles technologies, porteurs de chemises à carreaux, de vestes en tweed et de lunettes à monture épaisse, adulescents devant l’éternel, ils incarnent autant qu’ils analysent et décryptent cette génération Y partout contestée.
Dans le dossier des Inrocks, on nous présente notamment la community manager Marion_mdm, créatrice du blog « Poils et capitons », et détentrice d’un compte à quelques 59 506 followers.
Car oui, ami jeune, être « twitto » c’est désormais un métier, inscrit au rang des qualités professionnelles ; il en va de même pour le très médiatisé Vincent Glad, chef de file des polémistes 2.0 (accessoirement journaliste sur Slate et chroniqueur au grand Journal de Canal+). Le « jeune » qui ne l’est pas tant que ça c’est donc ce CSP+ qui travaille dans les médias, qui cumule les casquettes médiatiques et qui nous renvoie l’image faussée d’une génération pour laquelle tout est plus facile.
Difficile pourtant d’adhérer à une telle image de la révolution des médias et des moyens de communication, qui si elle a peut-être permis à une minorité de blogueurs de prouver leur talent, ne dépasse pas de beaucoup le milieu de la communication, et ne rend en fait pas le marché du travail plus flexible pour les autres catégories professionnelles. Tendance qui touche essentiellement les milieux déjà socialement avantagés, elle a partie liée avec un désir d’être son propre patron et de se promouvoir comme individu-marque (le « personnal branding »). Mais dans les faits, elle représente surtout une tentative d’échapper autant que possible au parcours du combattant fait d’un enchaînement de stages sous payés et d’adhésion forcée à l’esprit « corporate » du travail en entreprise.
Cette paradoxale recherche d’indépendance, associée à une polyvalence toujours plus forte réclamée par les entreprises semble être à la fois le lot et la richesse de la génération Y : une image attrayante qui occulte la réalité d’un marché du travail en crise, toujours plus difficile d’accès.

 

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Un article du journal étudiant Le Contrepied, imprimé par Tribunes ESCP Europe
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