ESCP’ression

Photo de famille en finale : le jury et une partie de l’équipe

Photo de famille en finale : le jury et une partie de l’équipe

Quand je dis que je suis présidente d’une association d’éloquence, mon interlocuteur me lance en général le même genre de regard mi-méprisant, miapitoyé que si j’avais dit « club d’échecs », tout en cherchant la sortie de secours la plus proche. Dans le cliché répandu, le mot « éloquence » évoque une série d’images plus ou moins éprouvantes : de la plus apathique (un débat poussif sur un sujet rasoir) à la plus violente (souvenirs traumatisants pour certains de leur face à face à l’oral d’HEC). Il faut alors que j’explique qu’un match est plutôt un mélange détonnant entre un duel, un one-man-show, un discours politique, un match d’improvisation, et pas mal de n’importe quoi. Les règles sont simples : deux candidats s’affrontent par discours interposés sur un même sujet, formulé comme une question ouverte. Si les contraintes formelles sont strictes (le temps de parole est minuté, et le point de vue – pour ou contre – imposé) ; la liberté du candidat est totale : tout est possible pour emporter l’adhésion de la salle et du jury, et tant pis si au fond on ne traite pas le sujet… En un an d’expérience, j’ai ainsi vu passer des arguments plus ou moins spécieux, des exemples plus ou moins académiques, des paraboles plus ou moins cryptiques, des blagues plus ou moins vaseuses, mais aussi des tours de magie, des chansons, des cris et une candidature à la présidentielle. Tout est possible, sauf se prendre au sérieux. De toute manière, le jury est là pour rappeler à l’ordre ceux qui prendraient la grosse tête… Un match d’éloquence est donc éminemment festif, mais il permet aussi à ceux qui y participent de développer des qualités qui leur seront ensuite utiles dans leur vie personnelle et professionnelle. Si prendre la parole devant un amphi de 100 personnes constitue un traitement de choc contre la timidité, parvenir à persuader son auditoire d’adopter son point de vue, même complètement idiot, est aussi un avantage à ne pas négliger.
Les matchs nous font aussi prendre conscience d’une chose capitale à propos des discours : à l’oral, la forme compte autant que le fond. Un test : avez-vous déjà eu assisté à un de ces cours où le professeur lit ses diapositives PowerPoint ? Le cours en question pourra être passionnant, au bout d’une vingtaine de minutes toute la salle aura envie de se tirer une balle dans la tête. Inversement, quelqu’un qui sait parler pourra captiver tout un amphi avec une question aussi vitale que « tout a une fin sauf le saucisson, qui en a deux ». Malheureusement, personne ne nous explique comment s’y prendre. En école de commerce, les présentations et autres exposés sont légion mais nous n’avons aucun cours d’expression orale, ce qui garantit des heures de souffrance aux malheureux auditeurs, victimes du syndrome du petit bateau (mal de mer causé par les déplacements frénétiques de la personne qui parle), d’un manque d’attention (on ne les regarde pas), ou de narcolepsie quand l’exposé est récité d’une voix trop monotone.
Tout cela ne présage rien de bon concernant les futurs managers et dirigeants d’entreprise, qui seront amenés à s’exprimer devant leur équipe, leurs actionnaires, voire l’opinion publique. Il est donc vital qu’ils puissent le faire efficacement. Malgré cela, l’éloquence, qui tient une place de choix pour les futurs avocats ou hommes politiques, fait office de parent pauvre en école de commerce.
C’est pour cette raison qu’ESCP’ression, l’association d’éloquence de l’ESCP, s’articule autour d’un double but : promouvoir l’éloquence au sein de l’école et en-dehors en organisant des matchs (qui peuvent aussi opposer deux écoles), et former les élèves à l’expression orale, en mettant en place des ateliers d’éloquence. Ceux –ci sont organisés dans un cercle plus réduit, afin de pouvoir dépasser la barrière de la timidité, et visent à donner des conseils aux élèves pour les faire progresser. Nous organisons aussi un concours, qui vise à récompenser les meilleurs par l’admiration de toute l’école, mais aussi des lots (comme, l’année dernière, un reflex numérique).
Mais, hors raisons vénales et/ou pédagogiques, l’éloquence peut aussi devenir une vraie passion. Pour le plaisir des (bons) mots et des idées, lorsqu’elles sont bien amenées ; et le frisson de se laisser emporter par un discours. Pour le sentiment de transporter une salle, lorsque l’on parle et que le public réagit. Et surtout, pour cette minute de silence, avant le début d’un discours, lorsque toute la salle écoute.
Alors, n’hésitez plus et lancez-vous ! Si parler en public peut être intimidant, les bénéfices sont à la hauteur du trac ressenti : on apprend vite à se faire écouter, et faire rire son public devient vite addictif…

 

Juliette Franc, Présidente