Polytechnicien et ingénieur général des Mines devenu philosophe, Jean-Pierre Dupuy a délaissé des études de physique puis d’économie, ayant trouvé les unes trop coupées du souci philosophique, les autres déshumanisées par un usage forcené de mathématiques triviales. Dans son dernier livre, il interroge les fondements métaphysiques de la pensée et de la réalité économiques. Ce qui lui permet notamment une lecture inédite la crise actuelle, qui procéderait avant tout selon lui d’une «auto-transcendance» ayant échoué…

Jean-Pierre Dupuy, à la suite de René Girard vous pensez que tous les phénomènes humains dérivent d’un mécanisme profondément religieux, dit “ autotranscendant ”, qui consiste pour l’homme à contenir sa violence primitive en l’extériorisant sous les traits d’une divinité, procédé qui culmine dans son incarnation chrétienne puisque la figure de Dieu s’y identifie alors à celle du bouc-émissaire, au “ pharmakon ” grec, poison et remède tout à la fois. En quoi cette grille de lecture peut-elle encore être opérante dans une époque aussi désacralisée que la nôtre ? Tout substitut au religieux est-il identiquement capable de générer du sacré ?
Il est bon en effet de partir de l’anthropologie de la violence et du sacré de René Girard pour penser la place essentielle que joue l’économie dans les sociétés modernes, même si René Girard lui-même n’a rien écrit à ce sujet. Ce qui fait le coeur de l’«hypothèse» girardienne, c’est que le sacré n’est autre que la violence des hommes expulsée, extériorisée, hypostasiée, sousla forme de mythes, de rites et d’interdits. Le sacré est fondamentalement ambivalent : il fait barrage à la violence par la violence. Il contient la violence, dans les deux sens du mot. C’est particulièrement clair dans le cas du geste sacrificiel qui restaure l’ordre : ce n’est jamais qu’un meurtre de plus, même s’il se donne pour le dernier.
Or, toujours selon Girard, la machine à fabriquer du sacré est, du fait de la révélation chrétienne qui clame l’innocence de la victime sacrificielle, irrémédiablement enrayée. Arrivant de moins en moins bien à sacraliser, elle produit de plus en plus de violence, mais une violence qui a perdu le pouvoir de se polariser. C’est le monde moderne, décrit comme déchaînement des phénomènes mimétiques, mais sans emballement catastrophique ni résolution d’aucune sorte. La question que j’ai essayé dans ce cadre de résoudre dans mon dernier livre est celle que le «système Girard» soulève, mais à laquelle il n’offre pas de réponse : qu’est-ce qui donne aux sociétés modernes la capacité, non seulement de résister à, mais bien de se nourrir de l’indifférenciation croissante du monde qui en résulte? J’ai répondu : l’économie, cette économie en quoi Hegel voyait « l’essence du monde moderne », et qui a pris son essor en parallèle avec le retrait du sacré. Je ne dis donc pas, ce qui serait une métaphore banale mais fausse, que l’économie est devenue notre sacré, mais qu’elle a par rapport à la violence la même ambivalence que le sacré lorsqu’il était encore l’essence du lien social : l’économie contient la violence dans les deux sens du mot. L’économie est violente, mais c’est par sa violence qu’elle nous évite en principe de nous auto-exterminer complètement. Cette thèse, de façon ironique, réconcilie deux traditions de pensée toujours vivantes qui continuent de s’opposer : l’affirmation marxienne que l’économie, c’est la violence ; et l’idée propre à Montesquieu et aux Lumières écossaises, que c’est en tissant des liens économiques que les hommes cesseront de se faire la guerre (le « doux commerce »). Je rappelle que c’est sur ce pari que l’Union européenne de Jean Monnet s’est édifiée.

 

Vous avez forgé le terme d’ “économystification” pour dénoncer l’importance démesurée prise par l’économie au détriment de la politique : quelles sont les voies possibles d’auto-transcendance qui pourraient permettre à l’économie d’échapper à sa propre puissance de destruction actuellement à l’oeuvre (chômage, immigration massive, famine, difficulté d’accès aux soins…)? En d’autres termes et pour reprendre le titre de votre dernier ouvrage, l’économie a-t-elle un avenir ?
La référence à l’Europe qui termine ma réponse précédente me facilite la réponse : ça ne marche plus ! L’économie ne remplit plus son rôle politique et cela, parce qu’elle a mis le politique à genoux. Regardezles, ces hommes politiques qui marchent à pas de loup pour ne pas effrayer « les marchés », ou bien, au contraire, tels des Tartarins de Tarascon, qui leur déclarent la guerre ! Autant envoyer des économistes au pouvoir, ce que font de plus en plus les peuples européens. Mais la capacité qu’a l’économie de réguler sa violence en se projetant en quelque sorte à l’extérieur d’elle-même – ce que j’appelle, en effet, son auto-transcendance – nécessite qu’elle s’adosse à une véritable extériorité, qui, dans une société sans sacré, ne peut venir que du politique. En « économystifiant » le politique, disons, presque vulgairement, en « se le payant », l’économie se prive de tout extérieur et se condamne elle-même. de l’économie et, si mon analyse est juste, cet avenir n’est pas brillant. Mais ce titre se réfère avant tout au type de rapport à l’avenir qu’une économie méritant le beau nom de politique crée en nous. L’économie nous rend capables au niveau collectif de réaliser un exploit métaphysique qui, au niveau individuel, fait partie de notre condition : rendre l’avenir présent, alors qu’il n’existe pas encore. Une société dominée par l’économie constamment se réfère à l’avenir et prend celui-ci pour guide, alors qu’elle se voit en mesure de le façonner. C’est ce mixte de fatalisme (l’avenir est déjà ce qu’il sera) et de volontarisme (l’avenir est ce que nous ferons de lui) dont j’ai analysé les fondements philosophiques. Cela m’a amené à donner un sens rigoureux à des expressions que nous employons couramment alors que, prises au pied de la lettre, elles sont privées de sens ou, pire, contradictoires, comme : « avoir confiance en l’avenir » ou « choisir son destin ». J’ai pour cela revisité en lui donnant une nouvelle interprétation la fameuse thèse de Max Weber sur les rapports d’affinité entre l’esprit du capitalisme et la doctrine calviniste de la prédestination.

 

« L’économie ne remplit plus son rôle politique et cela, parce qu’elle a mis le politique à genoux. »

Dans La marque du sacré, vous envisagiez un avenir apocalyptique et avez été parfois taxé de “ bio-catastrophisme ”. Vous dénonciez notamment les risques de la convergence de nouvelles technologies, “ nano ”, “ bio ”, “ info ”, “ cogno ”. Là encore, comme pour l’économie à laquelle elle est inextricablement liée, est-ce d’un défaut de conscience dont souffre la science, coupable d’autisme et d’irréflexion selon vous, capable de retourner la violence de l’homme contre son propre environnement ? Qu’est-ce exactement que le “ catastrophisme éclairé ” que vous promouvez ?
On s’est beaucoup mépris sur le sens à donner à ce « catastrophisme éclairé », en me faisant dire que j’annonçais comme certain un avenir apocalyptique. Ce que j’ai dit est qu’il est parfois utile de faire comme si la catastrophe était nécessaire ou, si vous voulez, comme si elle était notre destin. « Nécessaire » et « certain », ce sont deux catégories qui n’ont rien à voir. Je ne sais pas plus que vous si la technique va nous faire plonger dans l’abîme. Mais si je présente cette chute comme nécessaire, c’est pour qu’on la prenne enfin au sérieux. Et j’ajoute : le destin catastrophique, on peut choisir de l’écarter. Un homme politique vient de faire paraître un livre intitulé : Changer de destin. Je ne sache pas que la critique ait protesté en disant que ce titre était un non-sens philosophique !
L’effet des techniques dont vous parlez sur l’homme est insidieux. J’ai montré qu’il pouvait à terme changer des dimensions essentielles de la condition humaine : la natalité, la mortalité, l’individualité. S’il y a une fin apocalyptique à l’horizon, elle se fera vraisemblablement dans les termes du beau poème de T. S. Eliot : not with a bang, but a whimper. Il n’y aura pas d’explosion, simplement des gémissements. Le grand film de Lars von Trier, Melancholia, joue génialement sur les deux types de fins possibles : le choc d’une exo-planète nommé Mélancolie heurtant la Terre de plein fouet ; plus subtilement, la tristesse infinie qui s’abat sur les protagonistes se sachant privés d’avenir.

 

Une des questions cruciales que pose le réveil nécessaire des consciences auquel vous aspirez, est celle de la formation. Vous qui êtes polytechnicien et professeur à Stanford, l’enseignement supérieur français doit-il être profondément réformé ? Le système américain vous paraît-il supérieur ?
Je vais peut-être vous étonner par ma réponse. Certes, l’enseignement supérieur et la recherche sont infiniment plus agréables à pratiquer aux Etats-Unis qu’en France. Tout y est plus facile, accessible, les moyens ne se comparent pas. Et pourtant, il y a beaucoup plus de liberté, donc de potentialité de génie, en France qu’en Amérique. Pourquoi ? C’est la contre-productivité de la recherche concurrentielle de l’excellence qui fait la différence. Lorsque votre but est de décrocher le prix Nobel ou l’équivalent, vous devez, selon le mot cruel de Max Weber, vous fixer des oeillères. Or la pensée, pour se déployer, doit se rire des frontières par lesquelles des disciplines étriquées croient pouvoir définir leur autonomie.

 

Bibliographie sélective de Jean-Pierre Dupuy :
Libéralisme et justice sociale, éditions Hachette (coll. Pluriel), 1997
Pour un catastrophisme éclairé, éditions Le Seuil, 2002
La Marque du sacré, Champs, Flammarion, 2010
L’avenir de l’économie, éditions Flammarion, 2012

 

Propos recueillis par Hugues Simard