Les addictions représentent avant tout un problème de société, où les jeunes générations se livrent à des comportements à risques dès l’âge de 13-14 ans. Si les phénomènes de « binge drinking » sont déjà très répandus dans les soirées adolescentes, ces comportements à risques ressurgissent de fait chez les étudiants, que ce soit en université ou au sein des Grandes Ecoles.

 

Alcool, tabac, cannabis, cocaïne …
Nous parlerons davantage ici de comportements à risques ou de conduites « pré-addictives ». Selon l’enquête USEM 2011 (Union nationale des mutuelles étudiantes régionales), 20 % des étudiants sont des buveurs excessifs et 39 % d’entre eux ont déjà conscience d’avoir trop bu, parmi lesquels 11 % déclarent boire dans l’intention d’atteindre un état d’ivresse. Aussi, le cannabis est la 1ère drogue douce consommée par les étudiants avec 33 % d’entre eux affirmant avoir consommé au moins une fois du cannabis, dont 15 % de consommateurs occasionnels. Les drogues dures sont plus rares, par exemple, 2,6 % des étudiants disent avoir consommé au moins une fois de la cocaïne. D’autres addictions touchent également le monde étudiant comme les addictions virtuelles (jeu vidéo, internet, messagerie instantanée) ou les troubles alimentaires, pour lesquelles il existe peu d’études fiables. Même si aucune addiction n’est à ignorer, la consommation excessive d’alcool constitue un problème majeur, car elle concerne de nombreux étudiants. Ce phénomène intervient à un âge où on cherche à repousser ses limites et à expérimenter de nouvelles sensations. Cette pratique implique une grande prise de risques (accidents de la route, violence, risque de comas éthyliques, prise de risque sexuelle, etc.), et pourrait se développer pour certains en une véritable dépendance physique. C’est pourquoi, une prise de conscience générale des risques liés à l’alcool s’impose chez les grandes écoles et ses étudiants, qui ont déjà engagé un certain nombre de dispositifs d’encadrement, de prévention et d’accompagnement.

 

L’encadrement et le contrôle des manifestations étudiantes
Pour lutter contre ces comportements à risques, la prohibition se révèle inefficace et ne fait que déplacer le problème en amont. C’est pourquoi, les écoles préfèrent parler de consommation raisonnable et maîtrisée de l’alcool. Le groupe LUCA (Lutte Contre les Addictions) de la Conférence des Grandes Ecoles, fondé en 2005, encourage une responsabilisation mutuelle des administrations et des étudiants, et favorise le dialogue entre ces deux instances.
« Le travail main dans la main avec les étudiants est essentiel à l’efficacité des dispositifs », déclare Sophie Monvoisin, animatrice du groupe LUCA et psychologue à l’Ecole Centrale Paris (ECP) et à l’Ecole Polytechnique (X). Pour cela, le groupe LUCA a mis au point avec le Bureau National des Élèves Ingénieurs (BNEI), le Bureau National des élèves en École de Commerce (BNEC), la Conférence des Directeurs des Écoles Françaises d’Ingénieurs (CDEFI) la Charte de Bonnes Pratiques « Conduites addictives et comportements à risques en milieu étudiant », qui se veut un outil pratique pour accompagner les directeurs d’établissements et les BDE dans la vie quotidienne de l’école. Rappel de la législation et des risques juridiques encourus par les organisateurs de soirées, encadrement des festivités (quantité limitée d’alcool, respect desnormes OMS, open soft, distribution de nourriture, présence de membres d’administration, équipe de secours, etc.)…, ce guide est complété par des actions directes du BNEI auprès des responsables de BDE et d’associations au travers de formations dispensées par leurs pairs.
« Il s’agit d’une charte ouverte pour laquelle les écoles et les BDE sont libres de forcer la granularité de ses principes et de ses initiatives pour adapter son contenu à leurs spécificités », explique Guillaume Perrin, président 2011 du BNEI.

 

Information, sensibilisation et prévention
La Charte de Bonnes Pratiques préconise également la formation des étudiants encadrants aux risques de l’alcool, et l’organisation d’actions de sensibilisation et de prévention sur les campus. « En matière de prévention, il faut trouver le juste milieu, ne surtout pas chercher à diaboliser l’alcool et avoir un dialogue de proximité avec les étudiants. Les opérations d’information doivent être courtes, dynamiques, ludiques et interactives », explique Sophie Monvoisin.
Ainsi, de nombreuses mesures de prévention et de sensibilisation (capitaine de soirée, alcootest, distribution préservatifs, bus retour, etc.) se tiennent lors des évènements festifs étudiants (soirée, WEI, etc.). De la même manière, d’autres initiatives sont menées sur les campus en dehors de ces soirées (simulation d’accidents de la route, stands de voiture tonneau, simulateurs de crash, simulation d’alcoolémie élevée, théâtre interactif, etc.).

 

Détection et accompagnement
Même si cela représente une minorité d’étudiants, les grandes écoles sont encore trop peu engagées sur la question de la détection et de l’accompagnement des étudiants souffrants. « Un service de psychologie est indispensable dans chaque établissement », affirme Sophie Monvoisin. Aller chez le psy est loin d’être banalisé, c’est pourquoi, un important travail de terrain et de communication s’impose.
« Il faut se montrer disponible et accessible, j’interviens régulièrement dans le journal ou la radio de l’école pour expliquer aux élèves notre démarche, et leur rappeler que le coût des consultations est pris en charge par l’école et que nous sommes tenus au secret professionnel », explique Sophie Monvoisin. Aussi, l’ensemble des acteurs sont concernés dans l’accompagnement des étudiants dépendants. L’équipe pédagogique, en contact régulier avec ces derniers, devrait être formée dans ce sens, afin d’identifier les étudiants concernés, d’engager un 1er dialogue et de les rediriger vers les services compétents.

 

Une démarche globale et cohérente
Il est nécessaire d’impliquer l’ensemble des instances des écoles dans la lutte contre les comportements à risques, afin d’optimiser une prise de conscience généralisée. Pour ce faire, l’école doit s’engager dans une démarche globale et cohérente. Ainsi, les mesures de prévention et de restriction doivent aussi s’appliquer aux évènements de l’administration et du corps pédagogique (départ à la retraite, cocktails, fête de doctorants, etc.). Dans certaines écoles, les cocktails non alcoolisés sont donc de rigueur.
« Le risque est le même à 20 ans qu’à 50 ans, il y a un donc un devoir d’exemplarité envers les étudiants », s’exprime Christian Margaria, ancien directeur de Télécom & Management SudParis et ancien président de la Conférence des Grandes Ecoles. Aussi, « la plus haute autorité, c’est à dire le directeur d’établissement, doit incarner la politique de lutte contre les addictions », explique ce dernier.

 

Un engagement qui doit se généraliser !
Malgré la multiplication des opérations de lutte contre les addictions, les grandes écoles sont encore insuffisamment impliquées dans cette démarche. Une vingtaine d’écoles ont signé la charte, alors que 220 écoles sont membres de la CGE … Cette réalité s’exprime d’ailleurs dans le témoignage de certains étudiants, qui ont préféré garder l’anonymat, preuve du caractère sensible et controversé du débat.
« La position adoptée par mon école semble être celle de l’autruche. Elle ne peut décemment ignorer les pratiques de ses étudiants, et n’approuve certainement pas de manière publique leurs agissements à risques. Cependant, elle accepte tacitement le jeu des associations lorsqu’il s’agit de contourner la loi et d’organiser des open bars. », s’exprime sévèrement une étudiante d’école de commerce. Mais le blâme revient aussi aux étudiants et à des traditions séculaires peu enclines à évoluer.
« Il faut boire et ne pas avoir peur de s’exhiber pour marquer les esprits et se distinguer de ses pairs en s’y intégrant de la même manière », déclare un étudiant d’école de commerce, rappelant la pérennité et la pression des modes d’intégration ainsi que la vision de l’alcool en tant que moyen de socialisation. En dépit de ce constat, la prise de conscience liée aux problèmes de la jeune génération ainsi que l’engagement dans la lutte contre les addictions se renforcent progressivement au sein du monde des étudiants et des grandes écoles et ne tarderont pas, nous l’espérons, à se généraliser.

 

AB