C’est en évoquant de manière poétique et subjective les jeunes années de l’écrivaine en devenir qu’Emmanuelle Favier nous donne le mieux à sentir tout le génie de Virginia Woolf, figure quintessentielle de la femme-auteure parvenue à se hisser au-delà des genres par la singulière puissance de son œuvre.

 

La thématique du rapport à la féminité occupe une place importante dans vos livres…

Je commence à mieux voir les obsessions qui traversent mon travail. Comment devient-on soi ? Comment construire sa liberté, s’emparer de son destin ? Ce sont des questions auxquelles je m’efforce de répondre. Or, dans mon cas, ces interrogations sont indissociables du fait d’être femme et écrivaine. Mon recueil de nouvelles, Confession des genres, était écrit à la première personne du masculin, ce qui était déjà une manière de s’interroger sur ce que veut dire écrire lorsqu’on est une femme. Est-ce que cela change quelque chose? Quelle est la spécificité de l’être-au-monde d’une écrivaine? Mon premier roman, Le courage qu’il faut aux rivières, évoquait ces femmes albanaises qui, en renonçant à leur féminité, se saisissent de la minuscule marge d’émancipation qui leur est offerte. C’est une forme d’aliénation puisqu’elles sont pour cela obligées de devenir des hommes, paradoxe au sein duquel j’ai cherché à voir comment, de nos déterminismes, nous essayons de faire quelque chose de plus singulier et de plus libre. Virginia n’est pas autre chose, presque moins un livre sur Virginia Woolf que le récit d’une petite fille essayant de devenir une femme en même temps qu’une écrivaine ; les deux étant indissolublement liés, dans la mesure où les contraintes qui s’exercent sur son désir d’écrire sont celles-là mêmes que lui assigne son sexe.

L’Art, l’écriture, ont-ils donc un genre?

A la fois non, puisqu’ils doivent s’émanciper des contingences, et oui puisque l’on écrit toujours à partir de ce que l’on est, de nos empêchements. Il se trouve que jusqu’à une date récente, la littérature était presque exclusivement masculine et que décider d’être écrivaine au sortir du 19è siècle, particulièrement machiste et patriarcal, n’était pas anodin. Lorsque l’on est chargée de toutes les figures masculines, en l’absence de modèle, comment s’autorise-t-on soi-même, comment se donne-t-on la légitimité? Au départ, mon panthéon littéraire est très masculin. Virginia Woolf était une figure indispensable puisque c’est l’une des premières à écrire sous son nom, à être reconnue de son vivant. D’ailleurs, écrire ce livre était aussi pour moi une manière de m’autoriser à devenir écrivaine. Et rien ne me touche plus que lorsque quelqu’un me dit que mon livre l’a autorisé, que ce soit à écrire ou à autre chose, à devenir lui ou elle-même. Il y aussi cette idée que les textes de Virginia Woolf résonnent davantage avec la psyché féminine, ou en tout cas à des endroits différents chez les hommes et les femmes. Toutefois je rencontre des hommes qui ressentent aussi la même proximité absolue avec elle.

Mais le travail de l’écrivain, l’œuvre d’art, ne sont-ils pas censés justement dépasser la question du genre, tendre vers une forme d’androgynat ?

Comme je lui fais dire dans le roman, Virginia Woolf est à la fois une femme masculine et un homme féminin, par une sorte d’imbrication. Il y a bien en effet cette notion d’androgynie et de complétude, que l’on voit surtout à l’œuvre dans Orlando, chef-d’œuvre de réflexion sur la question de l’intersexualité. Mais, de la même façon que je me refuse à me définir comme une spécialiste de Virginia Woolf, je refuse de me considérer comme une spécialiste des catégories théoriques du genre. Ce qui m’intéresse justement, c’est de voir comment celles-ci peuvent être dépassées, non pour arriver à une forme de neutralité qui me paraît utopique, mais afin d’être en mesure de convoquer une palette beaucoup plus large. Le travail du poète et du romancier est de veiller au déploiement d’un faisceau de possibles, et c’est ce que fait Virginia Woolf dans Orlando, dont le personnage finit par trouver une habileté à se promener dans les deux codifications genrées ; en cela oui, elle est un personnage-clé du dépassement des genres.

Ce dépassement s’effectue toutefois selon un mouvement paradoxal qui consiste, comme chez ces « vierges jurées » albanaises faisant le sacrifice de leur féminité, à devenir un autre pour tenter d’être soi…

C’est en effet ce détour anthropologique que fait le romancier lorsque, dans mon cas par exemple, je suis passée par la parole masculine dans mon recueil de nouvelles, puis par une culture très différente dans mon premier roman pour mettre finalement à jour des mécanismes très intimes. Avec Virginia il s’agissait d’explorer une intériorité, un chemin d’émancipation, à travers une figure autre. Si le projet me semble abouti, c’est effectivement parce que Virginia Stephen (ndlr : le nom de naissance de Virginia Woolf) dans sa réflexion d’adolescente est vraiment dans ce questionnement. Le rapport à l’altérité est obsédant pour elle. Elle expérimente que l’on ne peut jamais atteindre à la vérité de l’autre, d’où l’utopie de l’exercice biographique, frustrant et presque mensonger. Son rapport à l’autre se place constamment dans ce double-mouvement de désir de fusion totale avec l’autre, tout en voulant s’en émanciper afin de trouver sa singularité, sortir de la dépendance. C’est ce qui est à l’œuvre dans son écriture, tous ses livres sont des tentatives de biographies.

C’est comme si seul l’écho de deux sensibilités pouvait vraiment rendre compte du mystère d’un être…

Ce livre n’est pas une biographie. La biographie échappe parce qu’elle essaie de capturer une vérité à travers des dates et des évènements, alors que la littérature tente de livrer des nuances, de permettre au lecteur de s’approcher finalement de lui-même plutôt que d’un personnage. Il s’agit ici davantage d’une vie qu’une biographie. Ce terme me parait plus juste, il s’y trouve beaucoup plus de liberté. Ce roman est pour moi une œuvre de littérature, profondément. Mais il ne faut pas négliger non plus ce que j’appelle « l’éthique du biographe », c’est-à-dire le souci de respecter les faits établis, les anecdotes connues, et de s’en servir comme de leviers, quitte à éventuellement les détourner…

Cette approche de la vie de Virginia Woolf se déroule ainsi au gré d’une série de va-et-vient entre l’objectivité – supposée – de la photographie et la subjectivité de la caméra intérieure…

Pour m’attaquer avec sincérité à une telle figure, je n’avais pas d’autre choix que de faire constamment référence à ma propre subjectivité, à ma propre intuition. J’examinai chaque élément extérieur, que ce soit les photos, les lettres, les journaux intimes et les romans – qui ont été en réalité ma source première d’inspiration – en les passant au filtre de mon ressenti personnel. Je convoquais l’enfant, l’adolescente que j’ai été, de manière à trouver la justesse, à être non seulement honnête et authentique mais si possible universelle. C’est donc un livre à la fois très personnel et qui en même temps aspire à l’universalité. C’est pourquoi j’ai choisi de raconter l’histoire au « Nous », qui englobe le lecteur et l’embarque dans la quête subjective, assumant les failles, l’impossibilité d’accéder à la vérité d’un être. Et il y a également ce côté ludique, un peu fétichiste, de partir en pèlerinage sur les lieux de son existence. Les documents sont en quelque sorte vampirisés par ma propre poétique. Toutefois je voulais aussi la resituer dans son contexte historique, pour montrer ce que cela pouvait représenter de faire ce choix, ce chemin de devenir écrivaine dans l’Angleterre de la fin du 19è siècle.

Qu’est-ce qui fait qu’elle peut aujourd’hui encore nous toucher, qu’elle traverse le temps? Son universalité? L’émancipation de la femme? La solitude et la mélancolie contemporaines?

Evidemment le fait qu’elle soit une grande figure de l’émancipation de la femme contribue à ce que l’on parle beaucoup d’elle aujourd’hui, par sa vie mais aussi à travers les textes féministes qu’elle a produits, auxquels on peut se référer pour constater à quel point ils sont d’actualité, non pas au sens militant, bien qu’elle soit par exemple intervenue pour le vote des femmes. Il s’agit d’un féminisme au sens d’une prise en compte de la différence des sexes et de leurs places dans la société. Un lieu à soi examine de manière extrêmement pragmatique la condition de la femme, ce que l’on pourrait faire pour que celle-ci puisse gagner en autonomie, pour elle mais aussi pour le bien général, afin que chacun puisse développer son individualité. Au-delà de ça, c’est une figure mythique, avec tous ses attributs, la mort tragique, la mélancolie, la folie, les frasques « sexuelles ». Elle incarne aussi un virage esthétique dans la littérature, au sein du groupe de Bloomsbury, dont l’influence fut également picturale et politique. Si l’on descend un peu plus dans les profondeurs de son écriture, c’est une écrivaine qui a opéré un lien inédit entre l’intime et le social. Elle se distingue vraiment par ce biais de l’observation subjective du monde, par la restitution du « flux de conscience » des personnages, tentative d’embrasser la volatilité de l’esprit – et cela avec beaucoup d’humour, les grandes pensées lyriques se mêlant en effet à des considérations beaucoup plus prosaïques. Elle relie tout le temps l’art et la vie. Elle touche également la fibre mélancolique mais là aussi, avec humour. Tout en portant cette tradition britannique de satire sociale, elle ouvre aussi à quelque chose… De la même manière, que l’on ne pouvait plus écrire de la poésie comme au temps de Théodore de Banville après Rimbaud, on ne peut plus être romancier de la même façon après le passage de Virginia Woolf. Il y a quelque chose d’incroyablement actuel dans son écriture. Joyce, puis Proust et Faulkner participeront de cette même matière; mais elle est la seule femme à le faire.

Emmanuelle Favier a reçu le prix de littérature Lire en poche de Gradignan pour « Le Courage qu’il faut aux rivières »

A lire d’Emmanuel Favier

Le Point au soleil, éditions Rhubarbe, 2012 (poèmes)

Le courage qu’il faut aux rivières, Albin Michel,  2017 (roman)

Virginia, Albin Michel,  2019 (roman)

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