Après plusieurs années passées à la Sorbonne dans l’orbite de Vladimir Jankélévitch, Elisabeth de Fontenay s’impose au rang des philosophes qui comptent, avec notamment en 1998 la publication du Silence des bêtes, entreprise aussi inédite que féconde de relecture de l’histoire de la philosophique à l’aune de la condition animale. L’actualité récente l’a vu débattre avec Alain Finkielkraut à fleurets non-mouchetés : En terrain miné, paru aux éditions Stock en septembre dernier, constitue en effet un échange épistolaire entre deux amis de plus d’un demi-siècle, anciens compagnons de route politique, s’affrontant aujourd’hui, et cela parfois durement, autour de positions philosophiques qui, au-delà de la seule spéculation intellectuelle, peuvent exiger un vrai courage quotidien lorsqu’il s’agit de les incarner (école, crise migratoire, condition de la femme…).

 

 

Comment est née votre vocation de philosophe ?

Vous me demandez comment en suis-je venue à la philosophie ? Je n’ai pas vraiment souvenir de ce qui fut déterminant. Après que j’ai fait une classe préparatoire à Janson de Sailly, mes parents ont trouvé que je m’encroûtais, et ils m’ont envoyée à Sciences Po où j’ai passé une année merveilleuse et très dissipée, avec en fin d’année un zéro pointé en géographie. Dans la foulée, j’avais été reçue à des certificats de licence de philosophie, puis j’ai passé l’agrégation. J’ai enseigné cinq ans au lycée, au terme desquels j’ai été recrutée comme assistante par Vladimir Jankélévitch à la Sorbonne en 1967. Pour moi, faire de la philosophie allait de soi, j’étais dans une inquiétude sociale et personnelle. Ma mère était d’origine juive russe, baptisée pour son mariage et bien intégrée dans la famille de mon père. Je sentais bien toutefois qu’il y avait des drames dans son histoire familiale  mais je n’avais aucune connaissance de ce passé. J’aurais sans doute pu m’engager dans des études  d’histoire mais je manquais de mémoire ; quant à l’enseignement de la littérature, il était à cette époque d’une bêtise insondable : tout me portait donc à faire de la philosophie. Une fois lancé, on passe les concours et l’on devient professeur. Je tiens beaucoup à ce lien entre philosophie et enseignement, je ne me présente jamais comme une philosophe, mais en tant que professeur de philosophie. Je dois beaucoup à l’urgence de faire des cours, mes recherches pour écrire Le Silence des bêtes, ont pu se faire grâce à mon enseignement à la Sorbonne.

 

Aviez-vous alors déjà découvert l’École de Francfort, qui devait marquer vos travaux, comme cela est sensible dans Le Silence des bêtes ?

J’ai découvert ces auteurs, dès que leurs œuvres furent accessibles en français. La Dialectique de la raison est un livre essentiel pour moi et il est évident que l’autorisation de traiter de la question des bêtes m’est venue d’Adorno et d’Horkheimer. Dans ce livre fondateur se trouve en effet une note de quelques pages sur les animaux tellement poignante et juste, que je me demande vraiment si je n’ai pas trouvé là une manière de passeport philosophique pour philosopher à l’épreuve des bêtes. Cette note peut paraître extrêmement transgressive puisque, comme l’on sait, les nazis se vantaient d’aimer et de protéger les animaux et que justement Adorno et Horkheimer mettent en lumière le lien de l’antisémitisme et de la zoophilie. Du reste, lorsque j’ai commencé à travailler sur l’animal, ce sujet était historiquement suspect dans l’esprit de mes collègues de la Sorbonne ; défendre les animaux était considéré comme une position politiquement incorrecte et je me trouvais ainsi quelque peu déconsidérée par le fait que je consacre mes séminaires à ce genre de thématique. Ce qui m’a profondément bouleversée dans cette note de la Dialectique de la raison, c’est la comparaison établie entre les juifs et les animaux. Exilés à New-York, 1940-41, Adorno et Horkheimer faisaient de ce sujet une question essentielle et la confrontaient à leur expérience personnelle de persécutés. Cette sensibilité aux animaux chez des juifs menacés, voués au pire destin, m’a littéralement autorisée à écrire sur la question.

 

Le Silence des bêtes, évoque un sujet resté jusqu’à vous un impensé de la philosophie, à savoir la vulnérabilité (de vulnus, la blessure en latin), la fragilité, la souffrance des animaux…

La vulnérabilité a en effet fonctionné comme un fondement puisque j’ai consacré mon livre à leur souffrance et à leur abaissement. Mais avec une réserve, car en ne parlant pas des bêtes positivement, pour elles-mêmes, en oubliant donc la joie qu’elles nous procurent et  l’émerveillement devant le chatoiement de leurs vies, on manque l’essentiel de ce qu’elle nous donnent. C’est pourquoi, je n’ai pas  écrit en militante mais en historienne, examinant le rebours de  la pensée métaphysique. Et j’ai très vite, face aux lectures utilisant mon propos dans un sens animaliste, entrepris de faire une mise au point. Qui consistait à dire que je ne défendais pas les animaux en offensant le genre humain  que je ne n’acceptais pas le positivisme qui conduit à parler de l’ « animal humain », que je ne confondais pas ainsi deux questions hétérogènes, celle de l’origine animale de l’homme et celle du statut de l’humain.

 

Le sous-titre de votre ouvrage, « la philosophie à l’épreuve de l’animalité », n’indique-t-il pas qu’y est à l’œuvre un travail dialectique permanent entre la question de la souffrance animale et celle de la condition humaine?

En effet, je tente de montrer l’envers de la tapisserie, de faire une relecture et un détricotage de la tradition philosophique en tirant le fil de la condition animale : c’est le mot de « déconstruction » qui s’impose.  J’ai essayé de montrer qu’il y avait eu une dépréciation des bêtes dans toute l’histoire de la philosophie, pas seulement chez Descartes (à l’exception de Hume qui n’est toutefois pas très estimé par la tradition). Les animaux ont été systématiquement rabaissés, victimes de l’établissement d’une séparation hiérarchisante entre eux et  l’Homme. Je ne m’oppose pas  nécessairement  à l’idée d’une frontière, à condition qu’on précise ce qu’elle signifie. La coupure réside à mon sens dans la capacité  des hommes, à faire leur histoire et à faire de l’Histoire. Il est possible que certaines populations dites primitives ne soient pas dans l’Histoire : cela ne veut pas dire que je les animalise. Le critère déterminant est, en dernière instance, la pratique d’un langage articulé : aussi développés que puissent nous paraître les langages animaux, il n’y a qu’avec l’émergence, au cours de l’Evolution, d’une capacité de dire et de penser les relations entre les hommes, ou bien des hommes avec les animaux – et par conséquent de modifier les unes et les autres -, qu’une solution de continuité se dessine. Cela n’empêche aucunement de reconnaître l’existence d’un psychisme animal et même de cultures animales. Il faut à la fois refuser de penser en termes de coupure hiérarchisante, et prendre acte de l’émergence d’une spécificité, d’une exception humaine au cours de l’Evolution. On défend bien mal les bêtes lorsqu’on pose une équivalence ou une continuité sans faille entre elles et nous, puisqu’on renonce ainsi à solliciter notre responsabilité !

 

Il est notable que pour en venir à En terrain miné, dans ce livre-débat réalisé avec Alain Finkielkraut sous la forme d’un échange épistolaire, votre rapport au naturalisme est crucial, plus particulièrement vos relations respectives à la pensée rousseauiste, puisque en effet, de l’exposé de vos différences s’ensuivent tous les autres désaccords, qu’ils soient d’ordres politique ou sociétal…

Ce que je reproche de façon permanente à Finkielkraut, c’est en effet précisément son naturalisme, non pas celui, matérialiste, de Spinoza, mais un naturalisme spiritualiste et conservateur, qui confond le donné et le passé, qui fait du passé une transcendance, et qui consiste à dire que l’on ne peut et qu’il ne faut rien changer, que ce qui se donne pour le réel est immuable. Pendant tout notre échange, Finkielkraut ne cesse de se réclamer de la nature, ne laissant pas place à une dialectique entre le donné et le construit. Il taxe de « constructionnisme » toute volonté de transformation. Pour ma part, je me situe  du côté de l’historicité, tout en étant hostile à l’idéologie du progrès : à son idéologie mais pas à sa réalité c’est-à-dire, aux avancées scientifiques que celui-ci a permises, ou à l’évolution des mœurs. Je suis ce que l’on pourrait appeler une « continuiste » ; je ne vois pas pourquoi l’on considérait qu’il y aurait par nature des choses impropres au changement. Il faudrait pour cela que le Créateur ait voulu que les choses soient définitives et immuables. Finkielkraut, sans directement le dire de cette manière, est tout proche de le postuler en un passage décisif du livre, celui qui porte sur le mariage pour tous. En réponse au rappel que des rabbins y sont favorables, il rétorque en effet, citant la Genèse : « Homme et femme il les créa« . Ce naturalisme-là est une sorte de créationnisme.

 

Et pourtant il professe par ailleurs une forme d’agnosticisme… Quel est précisément son credo?

Il ne croit en rien, il est seulement animé de convictions très fortes : un attachement au passé, aux traditions et d’une  sensibilité exacerbée à ce qui arrive aujourd’hui.

 

Il garderait en somme un attachement à des structures traditionnelles, sans toutefois adhérer aux croyances qui les ont déterminées ? Ainsi, il est significatif qu’il définisse ce qui lui fait office de métaphysique par une phrase de Jules Ferry disant « avoir la conviction d’appartenir à plus ancien que soi »…

Ce qui est plus ancien que soi, le donné  j’y tiens, moi aussi.  Mais  il faut repérer le point où l’on se situe à partir de la verticalité des ordonnées  et de l’horizontalité des abscisses. Cela ne me blesse pas d’être qualifiée de « constructiviste« . Je pense qu’un être humain, une culture se fabriquent peu à peu, s’édifient progressivement à travers des épreuves, des projets et des espoirs. L’absence de confiance dans l’Histoire, chez Alain Finkielkraut, m’a fait problème tout le long du livre, c’est le fond de notre débat. En ce sens, la dispute initiale sur Rousseau a donné le ton.

 

La nature de votre désaccord fondamental tient-elle dans le reproche que vous adressez à sa pensée d’être trop systématique, avec notamment une tendance à déduire mécaniquement des choix politiques d’options métaphysiques ?

C’est en effet ce que l’on appelle l’idéologie. Je ne prétends pas en être moi-même exempte, bien entendu, mais je me revendique d’une idéologie beaucoup plus autocritique. Lui ne débat pas assez : ni avec lui-même, ni avec les autres, ni avec moi.

 

Quant à lui, il voit dans cette harmonie entre sa pensée philosophique et ses choix politiques un signe de cohérence, ce qu’il appelle son « exactitude ». Que répondez-vous à cela ? Et également à la question corollaire du pragmatisme, selon laquelle son discours serait en quelque sorte ratifié par le réel, alors que le vôtre pécherait par irénisme?

«Tout ce qui est rationnel est réel, tout ce qui est réel et rationnel » : on connaît la terrifiante formule hégélianisante. Mais Finkielkraut ne situe pas dans une  perspective dialectique, il n’est pas sensible à la fécondité du dépassement des contraires par le dialogue. Tout vient de là. Personnellement, malgré les critiques adressées à la dialectique par Lévinas, Rosenzweig, Kierkegaard, je suis animée comme tout philosophe qui se respecte d’une volonté  de confrontation des contraires. Si Alain Finkielkraut me tient grief de ne pas déduire rigoureusement mes options politiques de mes convictions profondes, c’est que je me réclame pour ma part d’une idée à laquelle je suis très attachée, à savoir que le passage de la pensée à l’action, de la théorie à la pratique, doit se faire toujours par un saut et jamais par un enchaînement d’ordre logique. Je  crois avoir montré que j’étais capable de ce saut. Il y a  ce que je pense au fond de moi-même, de l’avortement par exemple, mais il n’est pas question d’hésiter un seul instant, il faut avoir, politiquement et socialement un sursaut ! Il y a tout le mal que je pense du comportement des « Indigènes de la République ». Je risque un saut là aussi, et ce n’est pas de l’irénisme, car c’est en toute connaissance de cause, faisant crédit au plus grand nombre des Français récents, à ceux désireux de s’intégrer. J’ergote sur des comportements juifs trop communautaires mais lorsqu’il s’agit de défendre quelqu’un qui est injustement accusé d’islamophobie et traîné en justice, je vais témoigner pour lui. Toute ma vie a consisté à faire des choix qui n’allaient pas franchement d’eux-mêmes… Ne serait-ce que celui d’afficher ma part juive et celui de me positionner à gauche. Cette manière de pratiquer, bien avant notre président le « en même temps« (rires), peut s’avérer très agaçante, je le conçois. Car je ne vais pas toujours vers la résolution des contraires, je laisse la complexité du réel se déployer et m’oblige à la fois  aux nuances et aux décisions.

 

De cette divergence de vues, à la fois quant à vos positions personnelles mais aussi, donc, sur la manière de les incarner à travers vos engagements, découle notamment un différend au sujet de la transmission, en particulier lorsqu’il s’agit d’aborder la question de l’école…

Je suis pour ma part une obsédée de la transmission. De la même manière, je respecte le passé et les œuvre du passé. Mais dans la situation politique qui est la nôtre, il faut désormais  transmettre tout en prenant soin d’ajouter des contenus nouveaux, de manière à ce que des élèves issus de l’immigration ne soient pas heurtés par nos discours. On ne peut plus transmettre exclusivement le récit national et la littérature française, on doit essayer de faire passer autre chose. Les manuels devraient davantage évoquer, c’est l’évidence même, l’histoire de la colonisation, et faire comprendre à ces adolescents que nous ne sommes ni dans le triomphalisme ni dans la repentance. Pour l’Histoire, des aménagements me paraissent donc possibles… beaucoup plus difficile en ce qui concerne la littérature, même s’il existe aujourd’hui des Kamel Daoud et des Boualem Sansal, ou encore le grand poète Adonis, et qu’il se publie des livres extraordinaires comme Boussole de Mathias Enard, l’histoire d’un musicologue insomniaque qui, dans l’attente d’un verdict médical, se rappelle sa vie au Moyen Orient et raconte l’influence arabo-musulmane sur la littérature et la musique françaises.

 

Vous évoquez l’idée d’un « non-encore accompli », l’Histoire en action en quelque sorte, qui représenterait justement cet espoir de réussir enfin l’intégration. Celle-ci vous paraît-elle viable  sans une part d’assimilation à la culture d’accueil?

L’assimilation de la langue français et des mathématiques, est absolument nécessaire, les ressortissants d’origine étrangère doivent devenir français à part entière et je n’ai pas la générosité de dire que des gens ne maîtrisant pas notre langue peuvent devenir de vrais citoyens : cela n’est pas possible dans le cadre de la République française qui en 1793 a installé sur tout le territoire des instituteurs de langue française afin que tous aient accès à la loi.  Le terme d' »assimilation » n’est recevable que dans ces cas précis car, au-delà de ces fondamentaux, l’enjeu devrait  plutôt être de réussir l’intégration : le droit de vivre dans sa différence, à la condition que celle-ci n’entre pas en conflit avec la laïcité républicaine. Seul un enseignement à la fois intransigeant et généreux de l’Histoire et de la littérature pourrait prendre en charge ce qui peut, à première vue, apparaître comme un cercle carré.

 

N’est-il pas curieux de postuler dès les premières lignes du livre, ce que vous nommez un « non-négociable », lorsque l’on croit par ailleurs aux valeurs de la dialectique?

C’est que j’espérais que le non-négociable ne nous sépare pas, que les choses resteraient circonscrites au litige, n’évoluant pas jusqu’au différend. Le non-négociable est pour moi ce qui relève de l’éthique politique, tout simplement. Ce qui n’est pas négociable, c’est par exemple la sollicitude à l’égard des migrants. Il y a un devoir de les accueillir, de les intégrer. Mais comment faire taire l’inquiétude quant à la crainte d’une islamisation  de la société française ? Toutefois, on ne peut tergiverser sur ce chapitre, il s’agit d’un impératif catégorique, qui est une exigence de notre droit mais que je pourrais formuler aussi de façon chrétienne : « Ce que tu feras au plus petit d’entre les miens, c’est à moi-même que tu le feras« , dit le Christ dans un passage de l’évangile de Matthieu. Cette phrase m’a toujours énormément touchée, mais moins que celle d’Hillel l’ancien, un rabbin contemporain du Christ :  » Si je ne me porte pas secours à moi-même, qui me portera secours ? Et si je ne porte secours qu’à moi-même, qui suis-je ? Et quand ? Maintenant !« . Cette parole prescriptive s’applique exactement ce qui nous arrive en ce moment-même.

 

Vous avez été à l’initiative de ce livre, quelle en était l’ambition ? Celle-ci vous semble-t-elle avoir été atteinte?

En effet, en suscitant ces échanges épistolaires, je voulais solliciter de la part de cet ami de quarante ans des paroles qui auraient pu le sauver de lui-même, du moins de la réputation qui est la sienne et qui ne correspond pas selon moi à l’homme qu’il est profondément. Sa vraie place n’est pas à mes yeux avec Renaud Camus et Éric Zemmour : son seul défaut est de réagir aux choses, non pour elles-mêmes, mais en réaction épidermique à la façon dont elles sont présentées. Cela est très caractéristique par exemple de la façon dont il évoque la question des femmes et des violences sexuelles dans le livre. J’ai l’impression que je n’ai pas gagné ce pari qui consistait, sinon de le changer, du moins de permettre qu’il se montre sous un jour plus authentique, moins conservateur, mais que, bien au contraire, mes questions et mes positions n’ont fait qu’exacerber ses colères. Il faut tout de même que je vous dise que nous restons amis puisqu’aussi bien il y a quarante ans que nous nous disputons ainsi.

En terrain miné, avec Alain Finkielkraut, Stock, 2017

Le Silence des bêtes – la philosophie à l’épreuve de l’animalité, Fayard, 1998 (Réédition 2013, Points/Seuil)

Actes de naissance, entretiens, Seuil, 2011

Une tout autre histoire : questions à Jean-François Lyotard, Fayard, coll. « Histoire de la pensée », 2006

Les figures juives de Marx : Marx dans l’idéologie allemande, Galilée, 1973

 

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