L’égalité des chances est devenue, en l’espace de quelques années, un enjeu éducatif majeur. Ou plutôt l’est redevenu. Le Président de la République, Nicolas Sarkozy, dans son discours à l’Ecole Polytechnique fin 2008, avait fixé un objectif de 30 % d’élèves boursiers dans les classes préparatoires aux grandes écoles, prenant acte du taux anormalement faible d’élèves boursiers dans les grandes écoles les plus prestigieuses. Dans le même discours, le Président déclarait : « Les grandes écoles, ce n’est pas réservé à quelques initiés, ni à quelques enfants de la grande bourgeoisie. Les grandes écoles, c’est pour tout le monde, pourvu que l’on travaille, pourvu que l’on ait du talent ».

 

A titre de repère, le taux moyen de boursiers était en 2008, de 22,9 % dans les écoles d’ingénieurs, mais de 11,03 % à Polytechnique, de 20,7 % en moyenne pour les écoles de commerce, mais 12,3 % à l’ESSEC et à HEC Paris. Ces chiffres sont à comparer aux 30 % des admis à l’ENA, HEC Paris, Polytechnique et Normale Sup qui étaient issus de milieux dits « modestes » en 1950. Ces chiffres font écho au procès intenté par Pierre Bourdieu aux grandes écoles, en les désignant comme agents de « reproduction sociale ».
L’initiative d’ouverture sociale menée par Richard Descoings, l’emblématique directeur général de Sciences Po, a été depuis rejointe par une vraie mobilisation des acteurs éducatifs et publics : nouvelles résidences sociales étudiantes, étude de classes préparatoires technologiques et commerciales, suppression des droits d’inscription aux concours, développement de l’apprentissage, que l’ESSEC avait été la première grande école à mettre en oeuvre, Cordées de la Réussite… En aval des grandes écoles, les entreprises sont elles aussi attentives à la question de l’égalité des chances dans le système éducatif, car celle-ci fait écho à leur propre défi de diversité : elles aussi cherchent depuis plusieurs années à « ressembler à leurs clients », ou à faire de la diversité un facteur de performance : adhésion à la Charte de la Diversité, Label Diversité… Pourtant, une vraie égalité des chances bute sur la rémanence, profondément culturelle et spécifiquement française, de fortes barrières sociales implicites. Tout se passe comme si chacun continuait à se positionner dans la vie sociale et professionnelle, par delà les mesures conjoncturelles d’ouverture sociale, à travers un certain nombre de marqueurs sociaux repérés de tous. Une « logique de l’honneur », pour reprendre le concept de Philippe d’Iribarne, qui laisse stéréotypes et préjugés sociaux structurer encore très largement l’accession aux postes à responsabilités dans les organisations. Si les grandes écoles se sont saisies de leurs responsabilités en matière d’ouverture aux étudiants socialement défavorisés, on pourrait regretter que rares soient celles qui prennent à bras le corps le changement de regard, le dépassement de stéréotypes et préjugés, de leurs étudiants sur les questions de la diversité sociale. Car il ne s’agit plus seulement désormais de questions personnelles, sur lesquelles chacun est libre de se positionner, mais bien de leviers de performance des organisations. De ce point de vue, traiter la question de l’égalité des chances en la laissant entre les seules mains d’associations étudiantes ou en la réservant à des étudiants volontaires, c’est-àdire déjà sensibilisés, n’est pas à la hauteur des enjeux de diversité des organisations modernes. Ce sont de véritables formations managériales, innovantes dans leur pédagogie, qu’il est indispensable d’envisager : loin de considérer l’ouverture sociale comme une démarche individuelle ou une injonction morale, de telles formations conduiront les participants à l’aborder sous l’angle des compétences professionnelles et comportementales indispensables à tout manager.

 

Antoine de Gabrielli
Fondateur de Companieros

 

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