Longtemps restée dans l’ombre, la littérature chinoise prend depuis une dizaine d’années une place croissante sur la scène internationale. Elle connait un succès critique tant que commercial avec Brothers de Yu Hua ou encore Le totem du loup de Jiang Rong, grâce à un double effort de traduction et d’ouverture. La remise pour la première du Prix Nobel de littérature en 2012 à un auteur d’oeuvres chinoises, Mo Yan, prend acte de ce tournant. Elle nous amène à nous interroger sur les spécificités de la littérature chinoise actuelle.

Selon C.T. Hsia, dans A History of modern chinese fiction, cette littérature n’a pas eu la même universalité que certaines oeuvres occidentales en raison d’une « obsession pour la Chine » qui se traduit notamment par une abondance de grandes fresques historiques. Elle a été souvent utilisée à des fins politiques, comme instrument de propagande autant que de dissidence.
Pour cette raison peut-être, et parce que la liberté d’expression demeure soumise à une certaine censure, la question de l’engagement de l’écrivain traverse la scène littéraire chinoise. Il y a deux ans, l’attribution du Prix Nobel à Mo Yan a déclenché une vive polémique. On s’est indigné de ce que le prix récompense un écrivain si proche du pouvoir et ayant participé à un hommage à Mao, comme si littérature et politique allaient ensemble. Selon Liao Yiwu, toute neutralité est en effet impossible. Dans une interview au Monde en 2012, cet écrivain exilé en Allemagne affirme que, de la même manière qu’Adorno avait dit sur l’Europe qu’écrire un poème après Auschwitz était barbare, il est honteux d’écrire sans témoigner lorsqu’on est un écrivain chinois. La persistance d’un contrôle de l’Etat, qui conduit encore à l’emprisonnement ou l’exil d’écrivains comme Li Bifeng et Liu Xiabo (Prix Nobel de la paix 2010), ne rend ce rôle de contre-pouvoir que plus précieux. Mo Yan, dont l’oeuvre est à la croisée de plusieurs mouvements comme la quête des racines et le post-modernisme, se place en porte-à-faux de cette conception. Dans Tout arrive de Marc Voinchet en 2004, il explique ainsi qu’un écrivain n’a pas à utiliser sa bouche pour exprimer son point de vue, mais sa plume. C’est en faisant intervenir la fiction, le merveilleux et en recourant à des métaphores animales et à des symboles que Mo Yan crée ce « réalisme hallucinatoire » évoqué par les jurés du Prix Nobel et qu’il témoigne de son temps. Dans le roman 41 coups de canons, il choisit ainsi de faire de la viande un personnage romanesque pour mieux illustrer la cruauté des hommes et leur consommation excessive. Indirecte, sa critique n’en est que plus acerbe. La rupture entre les deux parties de Grenouille illustre bien ce double mouvement d’adhésion et de distance critique, d’attachement et d’indignation qui caractérise l’attitude de la société chinoise face aux dérives de son régime. Engagement politique ou témoignage littéraire, la question n’est pas tranchée et l’attribution de Prix Nobel à deux auteurs si opposés le souligne. On trouve en marge de ce débat une littérature jeune et urbaine qui n’a pas connu Tiananmen. Si la valeur des oeuvres par trop commerciales d’auteurs comme Mien Mien reste à prouver, elle se veut en tout cas résolument tournée vers l’avenir et porte à l’optimisme par son foisonnement et son hétéroclisme.

 

PRIX LITTÉRAIRE DES GRANDES ECOLES
Philippine Ravillion (étudiante à ESCP Europe, promo 2016)