Quand Lord Mountbatten, dernier vice-roi des Indes favorable à l’indépendance, arracha leurs accords aux maharajas des Indes, il leur concéda des privilèges : garder une partie de leurs richesses et la jouissance de leurs palais. Voici trois palais de rêve transformés en hôtels, du plus simple au plus luxueux.

La villa Madhuban des anciens rajahs du Patan

Dans un luxuriant jardin de la « ville rose » de Jaipur, ce palais orné de fresques délicates est toujours habité par l’ancienne famille régnante du Patan, petit royaume situé à 100 km de Jaipur. Une exquise vieille dame à cheveux blancs vous en fera volontiers les honneurs comme n’importe quelle hôtesse, sans vous révéler sa qualité d’ancienne maharani. A taille humaine, ce palais qu’elle a elle-même aménagé et décoré avec un mélange de meubles victoriens et indiens, comporte une vingtaine de chambres souvent pourvues de terrasses ou vérandas. Les fresques, les tentures rajpoutes tissées de fils d’or ou d’argent ou incrustées de motifs brodés, les lustres et miroirs de style vénitien, les portraits de famille, les coussins chamarrés et les serviteurs enturbannés comme il se doit, l’ancien bassin transformé en piscine, la cuisine délicate à base de curry donnent un avant-goût de splendeurs défuntes remises au goût du jour, avec tout le confort moderne, par des familles princières converties aux affaires.

A Pushkar, les fastes du Roopangarh

Fort Aux environs de cette bourgade lovée autour de son lac et située à 12 km au nord d’Ajmer, le village de Roopangarh est dominé par une puissante forteresse du XVIIe siècle dont la partie la plus récente a été reconvertie en hôtel par le maharaja actuel, Brajray Singh, et décorée par la maharani. Même si la famille ne vit plus là, mais dans un palais voisin, le lieu a gardé chaleur et splendeur d’antan. L’impressionnante colonnade du hall d’entrée, le service fentré, les divans aux scintillantes étoffes, les chambres toutes différentes, parfois à arcades, les meubles ciselés, les terrasses dominant la campagne donnent la nostalgie du faste dans lequel vivaient les anciens maharajas. Dans la salle à manger sont servis les meilleurs mets rajpoutes, masala, samosa ou katchori, beignets fourrés aux légumes ou viandes à la sauce au tamarin. Même si les orchestres ont été remplacés par des enregistrements de musique indienne, tout donne encore l’illusion d’être reçu par le maharaja.

Samode et son palais raffiné
Le plus luxueux des trois, celui de Samode, domine un village aux maisons décorées de fresques. Ce sont celles des marchands de l’ancienne Route de la Soie. L’hôtel a été aménagé par le maharaja de Samode et la maharani, qui habitent eux aussi un autre palais dans la partie datant du XVIIIe siècle. Le premier étage aux fresques incrustées de nacre, pierres semi précieuses ou éclats de miroirs se visite. Le mobilier est concentré dans la partie réservée à l’hôtellerie et l’on peut se faire servir dans le fameux « salon d’argent », où les meubles tourmentés sont plaqués d’argent et couverts de soieries dans les tons bleus, assorties aux fresques. La fraîcheur des patios, la grâce du décor, la richesse des tentures des baldaquins font de ce séjour un souvenir inoubliable… On les épouserait bien, ces maharaja redoutables en affaires et d’un extrême raffinement, à condition d’en trouver un à la bedaine raisonnable…

 

Bikaner, la ville jaillie du désert du Thar


Ce fut au XVe siècle que le rao Jodha, maharaja de Jodhpur, confia une armée à son turbulent fils Bika pour l’occuper en pacifiant les belliqueux nomades du Thar qui menaçait son propre royaume et fonder, où il n’y avait que sable, une ville et un Etat. Les travaux allèrent bon train. Bika ne se contenta pas de régner sur un palais et quelques arpents de sable, il voulut aussi rendre fertiles les terres arides que lui abandonna son père. Il multiplia puits, barrages et canaux jusqu’à faire un Eden enchanté de cette partie du désert du Thar. Il y attira commerçants et artisans. Les caravanes de la Route de la Soie et des Epices, enchantées de pouvoir y trouver caravansérails, eau et vivres, firent désormais un crochet par Bikaner, la ville de Bika, avant de continuer leur chemin vers le nord et l’est. Un siècle plus tard, l’un des descendants de Bika, le raja Rai Singh, un allié d’Akbar le Très Grand, le plus célèbre des empereurs moghols venus de Turquie, eut à coeur de peaufiner l’oeuvre de son ancêtre. Il bâtit Junagarth. De siècle en siècle, cette formidable forteresse du Junagarth Fort, couleur de sable, se trouva dotée de nouvelles cours, palais et temples jusqu’à devenir ce prodigieux labyrinthe de grès rose et de marbre blanc qu’elle est toujours. La mode architecturale en Inde suppose en effet que chaque nouvelle génération offre sa contribution aux palais existants, non pas en les rénovant ou en les modernisant, mais en y ajoutant une aile neuve dotée de nouveaux décors, de peintures plus somptueuses, de balcons mieux ajourés, plus aériens.

Le souvenir des princesses immolées

Après avoir franchi le premier porche, on pénètre sous un second, aux murs intérieurs marqués des empreintes peintes en rouge des mains des princesses défuntes. C’étaient celles des veuves que l’on obligeait jadis à suivre la coutume du « sati », l’immolation par le feu à la mort de leur époux. Les occupants britanniques ont bien sûr aboli cette barbare coutume aux XIXe siècle, mais on murmure qu’elle existerait malheureusement toujours dans des coins isolés de l’Union Indienne. Que reste-t-il aujourd’hui de ces pauvres princesses ? Peut-être leurs ombres hantent-elles encore le Hall d’audience du Karan Mahal, aux peintures délicates et au massif trône d’argent ? On entend comme un écho de leurs rires dans le féerique Palais des Fleurs aux fresques si précises qu’on croirait humer leur parfum. Ont-elles tremblé, un soir d’orage, dans le poétique Palais des Nuages au ciel azuré zébré d’éclairs ? Ont-elle réjoui de leurs danses la maharani en sa Chambre d’Eté et poussé la balancelle de Krishna – le Kama Sutra, le plus vieux précis d’amour connu célèbre un Art d’Aimer parfois assez acrobatique, lorsqu’il est par exemple pratiqué sur des balancelles… Un couple à demi nu est alors censé se rencontrer en plein vol et le « lingam » bien dressé de l’amant pénétrer en une seule poussée le « yoni » offert de son amoureuse…

Un saint ascète qui aimait les rats

On dit que le rao Bika dut sa victoire sur les terribles guerriers du Thar à l’intercession d’un saint ascète qui vivait à une trentaine de kilomètres de là, vers le Sud. Il accorda sa bénédiction au prince Bika, qui promit de lui faire ériger un sanctuaire s’il revenait victorieux. Et il tint parole. Le Shri Karni Mata Temple s’élève à l’endroit où priait jadis Shri Karni Mata, aujourd’hui dans une pauvre bourgade que personne ne connaîtrait s’il n’y avait ce délicieux temple aux élégants portiques de marbre blanc et aux portes d’argent finement sculptées. Peu à peu, les rats y proliférèrent. L’ascète ne les chassa pas et, depuis lors, personne ne s’y est risqué. Les villageois, épris de merveilleux comme le sont les Indiens, trouvèrent une raison à leur présence. Ils vénèrent en effet cet endroit en mémoire du saint homme, mais ils y apportent aussi chaque jour des offrandes de lait, farine, noix et fruits pour nourrir cette extraordinaire colonie de rats, bien sûr en liberté dans l’enceinte du temple, nullement farouches ou agressifs. Si les villageois se rendent ici pour les prier et les protéger, c’est parce qu’ils les considèrent comme les réincarnations de leurs propres enfants morts en bas âge. Délicieuse et poétique croyance…

Des brahmanes cuisiniers pour les servir

Une foule nombreuse se presse devant les portes d’argent. Les pèlerins sont chargés de sacs de nourriture qu’ils déposent au coeur du sanctuaire où une statue, d’argent aussi, figure le saint ascète. Il faut se déchausser pour entrer dans le temple, mais seuls les hindous peuvent s’agenouiller devant la statue. Les autres doivent se contenter de regarder, mais ils ont le droit de déambuler dans le reste du sanctuaire, photographier, nourrir et même caresser les petits rongeurs. Si on voit un rat blanc, c’est de la chance assurée pour toute une année ! Derrière le sanctuaire proprement dit s’ouvrent de vastes cuisines où les brahmanes et leurs aides font mijoter le contenu d’énormes chaudrons sur des feux d’enfer. C’est une bouillie de lait agrémentée de fruits secs et de flocons de céréales que l’on fait cuire ainsi. Le repas ordinaire d’un bébé, en somme… Une grande cour enserre cette partie la plus sacrée du temple. Des câbles sont tendus au-dessus pour empêcher les prédateurs de s’offrir un festin de petits rongeurs. Des entrepôts pleins de farine et de sacs de blé constituent aussi les repaires de prédilection des rats, mais comme tout leur est destiné, nul ne songerait à les empêcher d’y goûter un peu plus tôt que prévu.

Comment organiser votre voyage ?

Une agence de voyages de Delhi vous reviendra moins cher que si vous vous adressez à un tour français, mais n’oubliez pas de discuter les prix. Demandez Muna, à India Tours Development Co, au L-23/7, Middle Circle, Connaught Place à Delhi, indiatoursco@live.com. Trajet depuis Delhi, onze heures environ.

 

Texte et photographies, Isaure de Saint Pierre