Michel Butel reste rétif à toute définition définitive, qui serait nécessairement enfermement, limitation. Animé par une foi fervente en l’invention permanente, qu’il a lui-même pratiquée au rythme irrégulier de toute existence libre et sincère, il vient, 20 ans jour pour jour après la disparition de L’Autre journal, de faire paraître en mars dernier le premier numéro de L’Impossible, reprenant les choses où elles avaient été laissées. Portraits de grands artistes méconnus, reportages à l’étranger ou au coin de la rue confiés à des écrivains, textes de création littéraire et poétique, illustrations, la nouvelle création de Michel Butel et son équipe est une somme de voix singulières, distillant une parole vraie, vivante, en perpétuelle alerte.

 

Michel Butel

Michel Butel

Pour mieux comprendre votre démarche, nous pouvons peut-être partir de votre amitié avec Gilles Deleuze, ainsi que de votre connaissance du milieu des intellectuels dits de gauche ?
Il se trouve que j’ai été l’ami de Gilles Deleuze, le philosophe le plus éminent du siècle dernier à mes yeux. Il ne supportait aucun disciple, cela le rendait malade que l’on se réclame de lui. Je pense que c’est la seule position morale possible à tenir. La formation d’une pensée doit être critique. Deleuze ne supportait que la contradiction, qu’il recherchait. A Normal-Sup, il y avait beaucoup de gens doués. Mais ils battaient aussi des records d’imbécilité politique ahurissants. Ce n’était pas l’amour de la révolution qui les guidait, c’était n’importe quoi. Ils ont découvert dans les statistiques le fait que des gens meurent de faim. Rien ne les intéressait, ni la folie par exemple, ni rien de la faiblesse humaine. Ce qui les fascinait, c’était comment arriver au pouvoir. Et pas du tout la sensibilité extrême, ni en pensée ni en sentiment. Comment protéger, comment faire que les personnes niées et humiliées puissent exercer leur pensée? Eux étaient intelligents, mais pas sincères, je ne crois pas…
Sauf Jacques Rancière, quelqu’un de bien. Althusser avaient des côtés sentimentaux qui le rendaient sympathique. Ce qui compte, c’est le comportement des personnes, je suis attaché à cela, que ce soit en Art ou en politique. Les opinions vont et viennent… Parmi tous ceux qui prétendent être de gauche, à peine un pour cent l’est vraiment. Il suffit d’aller en prison, dans un hôpital psychiatrique, ou dans la ville à des heures anormales, et on voit ce qu’il en est… C’est au-delà même de trouver les moyens de survie financière, c’est comme si ces personnes étaient trouées. Et on se rend compte qu’être de gauche ne change rien, d’ailleurs les premières mesures prises par les gouvernements ne concernent jamais ces personnes. On entend plutôt des choses comme :  »Il faudrait que plus personne ne dorme dans la rue »… Pourquoi ne s’en occupe-t-on pas alors ? A défaut de régler leurs problèmes, ne peut-on seulement être attentif aux personnes? C’est l’une des raisons de l’existence du journal et qui font qu’il est indestructible, ainsi que tout ce qu’il y aura autour. Parce que, là encore, ce n’est pas une question d’opinion, mais je ne supporte absolument rien de ce qui est la Culture, l’Ecole, la Tradition, la transmission même, tout ça c’est un tas de conneries inimaginables, à quoi souscrivent d’ailleurs malheureusement énormément de penseurs et de philosophes, au lieu de libérer l’être humain de ses chaînes, des révérences auxquelles on nous astreint. Tout cela sera visible d’ici quelques temps, et pas seulement dans le journal mais aussi dans d’autres choses qu’on va faire, des livres par exemple… Je pense qu’il faut inventer, que c’est la seule chose qui compte, l’invention… L’invention des concepts, des comportements, des mœurs, peu importe. Contre tout ce qui existe et se fait qui respecte les formes anciennes, les conventions… Dans la presse n’en parlons pas, c’en est presque comique.

Vous pensez qu’il faut faire table rase ?
Non ce n’est pas ça, pas du tout… Je suis du côté de la mémoire, de la mélancolie… Cela est une chose, mais il y a plusieurs plans. La mémoire est présente physiologiquement en nous. Si on se détourne de choses comme la Résistance, la Shoah, ou encore l’Art, on est gravement atteint. Mais de là à ne penser en rien… Je crois qu’on invente tout, de sa vie, de son destin. Et que sinon on est affreusement piégé. Même si on est doué de mémoire, on doit être capable d’affranchissement, de libération. Le passé ne s’éloigne jamais quand on y est attentif. Mais le reste est du domaine de l’invention, de la création. La vie, si elle n’est pas créée, inventée, n’existe pas. Et justement parce que les choses ont eu lieu, c’est une autorisation d’aller au-delà. Or en général cela ne fonctionne pas comme ça. Qu’Alain Badiou soit encore triomphant par exemple, c’est exactement comme si on me disait que Poulidor donne des leçons de philosophie. Pour moi, c’est le néant absolu, une pensée finie. C’est comme si un musicien atonal projetait de composer un couronnement de Louis XIV… ou comme si quelqu’un voulait construire une cathédrale gothique…
Mais ce qui apparaît presque obscène en art survit dans la pensée d’une façon terrible. Dans la société n’en parlons pas, parce que là c’est un rapport de force, horrible, qui n’existe évidemment pas dans l’Art ou le monde de la pensée, bien que d’une autre façon ceux-ci soient aussi cruels et impitoyables que la sphère économique et politique, où il y a maintien et recherche du pouvoir, affrontement en vue de diriger, créer une secte, un empire. Du coup la pensée marxiste-léniniste, comme la pensée religieuse, voilà, elles sont obsolètes. Je crois que c’est invraisemblable, une anomalie de l’espèce humaine, particulièrement en ce moment où tout s’accélère – de façon parfois épouvantable d’ailleurs – va à une allure inimaginable dans les technologies… Le monde, celui qui gouverne la vie normale, l’ensemble de notre vie malheureusement, du matin au soir, sauf la rêverie et la pensée, est considérablement attardé. Il regarde impuissant se développer les technologies, les armes nouvelles, des médicaments nouveaux, comme si c’était un spectacle trop drôle, trop amusant de voir à quelle vitesse ça va… Enfin, sauf dans la vie normale, parce que la vie normale, elle est d’une pesanteur épouvantable, on ne peut pas dire que cela change beaucoup, la souffrance des personnes est la même… Les femmes sont de plus en plus terrifiées, torturées, assassinées… Les enfants travaillent partout, les fêtes n’existent pratiquement plus, la conversation et l’amitié non plus, tout ce qui fait le charme de notre brève présence sur terre est détruit, je crois que les philosophes se sont démis de quelque chose…

Est-ce vraiment leur rôle ?
Oui, il y avait une sorte d’instruction de vie, même si elle nous apparaît parfois aujourd’hui à peine imaginable, mais les philosophes antiques avaient au moins quelque chose qui ressemblaient à de l’amitié pour les autres. Là, maintenant, ce n’est plus trop visible.


« L’information doit être quelque chose qui nous touche au cœur »

Vous êtes davantage un artiste qu’un homme de presse, chaque numéro de L’Autre journal avait pour ambition d’être une œuvre d’art à part entière…
Oui, c’est vrai. Là pour l’instant, nous n’y sommes pas encore. J’ai été vraiment très fatigué. Mais c’est bien en cela que je peux être actif. Le reste, les autres le font déjà, ce n’est pas la peine de le faire. C’est comme en littérature, il y a des écrivains, y compris contemporains, que j’aime. Mais je m’en fous, je ne me dis pas : « Ce sont des collègues ». C’est comme si je disais « J’aime Schubert, j’aime Duras… », enfin peu importe qui d’ailleurs… Je les lis tous comme des écrivains morts il y deux cents ans. En revanche, le souci de la proximité personnelle, de la comparaison, ça non, je ne l’ai jamais. Moi-même je ne le demanderais jamais à mon endroit. Pendant longtemps, j’ai souhaité ne pas publier de mon vivant. La presse c’est pareil, ça ne m’intéresse pas du tout, je suis à certains moments obligé de dire : « Ceci est de la merde, c’est vraiment atroce… Que les gens aient cela entre les mains est une salissure ». Le peu de choses que je sais, j’en suis convaincu, je n’ai pas de doutes dessus, et c’est peut-être pour cela que j’ai réussi à faire une partie de ce que je voulais faire. Aucun doute sur ce que je pense de la presse, de ce qu’elle pourrait être, de ce qu’elle devrait être… Et malheureusement de ce qu’elle est. Ce n’est pas une question de correctifs, d’aménagements, de trucs du genre « ça ira mieux bientôt » ou « c’était mieux avant », ça c’est n’importe quoi. Pour moi, les journaux font partie des choses terribles sur terre. Ce pourrait être une des plus belles choses au monde, comme la musique, la peinture… Vraiment, le moment où on lit un journal, ce devrait être des éclats, oui, des illuminations… Et non. Il y a quelque chose de presqu’inadmissible, c’est le souci de la presse d’informer, elle a tort. Je suis âgé et je ne saistoujours pas ce qu’est « informer », vraiment, je ne comprends comment, ayant lu un journal, on puisse être informé de quoi que ce soit. Je n’y crois pas une seconde. L’information doit être quelque chose qui nous touche au cœur. On devrait pouvoir être informé de choses sérieuses, par exemple l’étonnement de ne pas voir le sable s’écouler dans le sablier, voilà une chose sérieuse, ou encore le moment et les circonstances dans lesquelles on va mourir, voilà une vraie information. Mais informer du fait qu’il y a eu un accident de taxi ou des morts sur un champ de bataille…

Pourtant, dans le tout premier texte du numéro 1 de L’Impossible, vous dîtes être « capables de donner des nouvelles »…
Oui mais, précisément, des nouvelles qui nous donnent une sorte de sensation de présence au monde, d’une imminence et peut-être même fugitivement, de ne pas être totalement incapables de penser, de continuer de vivre pendant un jour, deux jours, trois jours… Oui, cela est donner des nouvelles, le reste est tellement futile, machinal, une dégradation incroyable de l’intelligence, dilapidée au fur et à mesure des conversations et des journées. Et encore une fois, la musique, la littérature, la peinture, la poésie, oui, elles donnent des nouvelles, et elles nous en donnent sérieusement, elles nous font sentir qu’on appartient au monde, et même plus que cela, elles nous inquiètent. Brusquement. Dans un tremblement presque, on se dit qu’on est sur terre, qu’on fait partie de l’espèce humaine, et que c’est vraiment problématique, alors que sinon c’est comme une espèce de médicament répugnant, on nous endort avec l’information, et alors on a en revanche aucune sensation d’être au monde. Rien. L’information nous laisse dans une sorte de coma. On est traversé de sommations. Ce n’est même pas que c’est irréel, c’est que nous sommes devenus indifférents, nous n’avons plus la conscience de nos corps, que le temps passe, qu’on est considérablement plus proche de la fin…

L’Impossible est-il une continuation de L’Autre journal ?
Oui, ça le reprend quand même. C’est la même intonation. Après, les personnes particulières jouent un rôle considérable. Il ne s’agissait pas seulement de trouver l’argent mais aussi et surtout de trouver les personnes, non pas de trouver d’ailleurs, le mot est faux, parce que je les avais déjà cherchées et trouvées, il s’agissait plutôt de les réunir, et tant qu’il n’y avait pas eu ces rencontres, je ne faisais pas le journal. Je n’aurais pas pu procéder autrement, de toute manière. Cela, c’est impénétrable. Il y a eu aussi des moments personnels difficiles qui ont retardé les choses. Et puis, il y aussi que je voulais faire un journal différent, un quotidien recto-verso, comme il y avait après la guerre, pour dire, justement, des choses graves à propos de ce qui parait le plus futile, le plus quotidien. J’adorerais.

C’est ce que vous avez prévu pour très bientôt ?
On va faire un hebdomadaire à la mi-septembre, qui s’appellera peut-être Encore… Et après, on va aussi publier des livres.

« Le philosophe devrait s’intéresser profondément à la vie humaine »

Il s’agira donc, avec l’hebdomadaire, de dire des choses graves sur l’actualité ?
Puisque l’on prétend dire des choses singulières, être obligé de parler de tout ce dont tout le monde parle, appliquer la pensée socratique selon laquelle on peut réfléchir à partir de n’importe quoi. Dans le mensuel, on est quand même dans le mouvement de la conversation générale, comme si l’on disait : « Si vous avez le courage de venir nous voir, venez ». Alors que là, on déboule, là où les gens sont en train de parler, en disant : « Vous faîtes ceci, vous dîtes cela, voyons voir si c’est vrai, si c’est sérieux ». Cela rejoint ce dont je parlais au début : le philosophe devrait s’intéresser profondément à la vie humaine et pas seulement rester retranché dans son palais, d’où viennent ses ordres, ses armées. Il faut, du moins je le crois, quand on dispose encore de la force de le faire, aller dans le mélange, dans ce qui est considéré comme si subalterne, et qui régit pourtant la vie de chacun.

Qu’est-ce qui a changé selon vous pendant la période qui sépare la disparation de L’Autre journal de la naissance de L’Impossible ?
Ce qui a beaucoup changé, et qui peut tout changer, c’est l’impatience. Aujourd’hui, si quelque chose ne marche pas, d’abord on passe à autre chose, parfois on le détruit même, on le jette. C’est très lié tout de même au développement du capitalisme, au perpétuel remplacement des choses, mais un remplacement avec exécration, avec fureur, avec arrogance, avec des sentiments abominables. Et donc, il y a tout un mouvement de la pensée pourtant tout à fait estimable, qui se méfie de la mélancolie, de la nostalgie. Il a tort. Les objets minuscules, les plus précieux, les comportements, les livres, il ne leur est pas seulement fait violence, mais l’idée est acceptée par chacun que tout doit tout le temps changer. On dirait aux gens qu’ils vont voter pour les présidentielles une fois par an, il y aurait une sorte de gaité assassine… Dans les relations humaines aussi, on entend : « Ah bon, vous vivez ensemble depuis trois ans? Ah bon, vous voyez encore vos enfants? ». Tout le monde le remarque, c’est tout le temps, mais il y a dans cela quelque chose de dangereux. C’est toujours pareil, la haine, la violence que cache la société capitaliste occidentale, il y a longtemps qu’elle l’a compris, elle est parfois réduite à l’exprimer, à intervenir avec brutalité. Mais cela fait longtemps aussi que cette violence a pris des formes dissimulées, des aspects qui ont l’air charmant mais qui masquent en même temps une évolution vers la destruction. Je crois que le capitalisme, sa folie, c’est l’éradication. La Shoah en est une manifestation.

Vous liez les deux ?
Ah oui, je pense qu’il y a au fond de l’être humain quelque chose comme une bombe, qui devrait être désamorcé et empêché de nuire mais malheureusement, elle se développe en s’appuyant sur la destruction des cultures, des valeurs. Elle est affairée à tout détruire, y compris la nature. C’est toujours ce que je ressens en observant l’évolution même de certains arts, de certaines disciplines…

Pour revenir au contenu du journal, toujours dans le premier numéro, vous employez l’expression « de l’intime à l’universel » pour le caractériser. On a compris que seuls les regards singuliers comptent pour vous, mais au-delà, est-ce aussi une façon de dire que poésie et politique sont inséparables, qu’une approche subjective ne vaut qu’en s’exerçant sur un objet et de la manière la plus large qui soit, et qu’inversement, les phénomènes collectifs ne peuvent être bien restitués qu’à travers un prisme personnel ?
Oui, c’est exactement ça, pour moi et les autres qui fait le journal. On ne sait pas faire du journalisme, on n’y arrivera jamais de toute manière ! Faire un compte-rendu normal, ou accepter de le publier, cela m’ennuie à mourir. Les correspondants à l’étranger que j’entends par exemple… Il y a un mensonge d’origine, une insincérité. Alors que si on parlait avec un ami au téléphone, il y aurait des bifurcations sans arrêt, comme dans la vraie pensée, la vraie conversation. Là, c’est comme un devoir scolaire, il y a un début, un milieu, une fin… C’est foutu, il n’y a aucun tremblement de la voix, on ne sent jamais son grain. Il y a eu les expériences du journalisme Gonzo américain, eux au moins, mêlaient leur vie, y allaient carrément, violemment, et ainsi disaient quelque chose de plus vrai, ce qui leur a valu un succès foudroyant auprès de la jeunesse, parce que tout à coup c’était en accord, c’était presque comme du jazz… On en sortait pas indemne. Et ils ont été vraiment hachés menu, détruits par la presse américaine, acculés au suicide. C’était leur destin personnel, certes, mais il y a eu aussi la responsabilité des journaux qui, au bout d’un moment, ont arrêté de les héberger. Aujourd’hui, ceux qui le font, William T. Vollmann* par exemple, le font comme des explorateurs de la littérature, qui cherchent des moyens de voyager, et de raconter de manière éminemment romanesque, et du coup n’informent pas comme le Times ou Newsweek. Nous ne lisons pas le journalisme auquel on s’oppose et nous ne saurions pas l’écrire. L’Autre journal, comme L’Impossible, ont été créés avec des gens qui ne voulaient pas écrire, et qui n’ont d’ailleurs pas retrouvé de travail ensuite. Ce n’est pas la peine de jouer la comédie, de penser que l’on fait partie d’un monde de copains. Je dis tout cela sans prétention, c’est comme ça que l’on est, point.


 » Des éclairs d’intelligence, de présence, d’amour… »

Vous dîtes avoir rassemblé une « confrérie d’anges » *…
C’est une chance de rencontrer des gens dont on pense qu’ils sont des anges. C’est ce qui sauve. La pureté, un désintéressement, une discrétion, une modestie, une droiture, une générosité, une attention aux autres… Ces mots sont indécents mais recoupent des choses réelles, pas particulièrement présentes dans la politique et dans la presse, d’une manière générale dans les sociétés hiérarchisées, y compris dans les institutions culturelles. Sinon je ne pourrais pas. Si ces personnes étaient douées de puissance sociale, exerçant un pouvoir quelconque, sans scrupules avec leurs proches, comme c’est le cas presque partout, je ne supporterais pas leur présence. Dit de façon presque simpliste, c’est l’amitié qui est au cœur du journal. Tout arrive évidemment, les crises, les ruptures, mais peu importe. C’est quand même ça le feu.

Quel est votre rapport à la technologie, n’est-il pas ambigu à l’image de la pensée de Paul Virilio, qui participa à l’aventure de L’Autre journal et dont la pensée est réputée technophobe ?
C’est quelqu’un d’extrêmement touchant mais qui peut être aussi horriblement réactionnaire, à l’image en effet de mon rapport à la technologie d’une certaine façon, qu’il serait toutefois trop long de préciser ici. La pensée procède par fulguration, ce n’est jamais tout l’un ou tout l’autre. Il ne s’agit pas de choisir une modalité de pensée, un système qui permettrait d’englober le monde et d’avoir réponse à tout. En poésie par exemple, chez Yves Bonnefoy ou Arthur Rimbaud, il y a peut-être dix poèmes géniaux, c’est trois fois rien mais immense. On a des éclairs d’intelligence, de présence, d’amour, de sexualité, et aussitôt après ça s’éteint. Profondément, définitivement. Peut-être que chez les gens doués, cela se rallume avec une plus grande fréquence, mais pas plus que ça.

Vous disiez que vous alliez également publier des livres ?
Oui, nous allons éditer d’abord de très bons écrivains vivants qui ne sont pas publiés. Et puis, il y a tout un domaine de la création littéraire, soi-disant pour les enfants, absolument prodigieux, parmi les plus beaux livres du monde, un nombre considérable de chefs-d’œuvre, de Sendak à Ungerer… On a déjà commencé à leur consacrer des tribunes dans le journal. Il y a dans notre équipe des gens, des historiens ou des scientifiques par exemple, toutes sortes de personnes qui d’après moi peuvent écrire des contes tout à fait inattendus, pas seulement pour les enfants. Des récits du monde dans lequel on vit, de quarante ou cinquante pages, illustrés, qui soient des Petits Princes de notre temps.

*Ndlr : A publié notamment aux éditions Actes Sud Pourquoi êtes-vous pauvres?, récit d’une traversée des Etats-Unis à la rencontre des plus démunis

Propos recueillis
par Hugues Simard