Correspondant au Liban pour CrossWorlds, Nicolas s’est rendu à Damas pour Noël.

 

Crédit photo - Nicolas

 

A la célébration du 25 décembre dans la cathédrale orthodoxe de Damas, Ahmad Badreddin Hassoun, le grand mufti de Syrie et responsable spirituel du sunnisme dans le pays, appelle à la tolérance religieuse. Lui va « autant prier dans une église que dans une mosquée« , me dit-il, tout en appelant à l’ouverture et à la paix entre les religions. Il rajoute qu’il préfèrerait voir la Mecque et Jérusalem détruites plutôt qu’un enfant pleurer. En cette période de Noël, et en pleine guerre civile, il est frappant de voir l’incroyable coexistence entre ces deux religions du Livre présentes dans la capitale, qui accueille aujourd’hui les trois quarts de la population syrienne (les chrétiens représentant environ 10% de la population). Cette tolérance religieuse est surtout vraie entre chrétiens et sunnites et s’explique peut-être par l’âge de la Syrie, vieille de plusieurs millénaires, alors que le christianisme n’a que 2000 ans, et l’islam 1500.

Cérémonie de Noël dans une école de la capitale

 

Damas est parmi les plus anciennes villes habitées du monde, fondée au IIIème millénaire avant JC, elle s’est gorgée pendant des siècles de toutes les cultures qui s’y sont croisées. D’abord grecque et romaine (le plan de la ville et son orientation en sont typiques), puis berceau du christianisme à l’arrivée de Paul de Tarse, elle devient au VIIème siècle la capitale de la dynastie des Omeyyades (la grande mosquée des Omeyyades de Damas en est une de traces les plus raffinée) avant de se stabiliser comme carrefour économique et culturel, entre Asie et mer Méditerranée, entre la Mecque et l’Anatolie. Malgré la guerre civile, la ville garde sa richesse culturelle incroyable. Si une bombe est tombée devant la grande mosquée il y a deux semaines, la vieille ville et la majorité des monuments n’ont pas encore été touchés – contrairement à Beyrouth, ville voisine ayant eu les mêmes référents culturels et où trente ans de guerre civile ont détruit les rues.

A Damas, les habitants se déclarent syrien avant tout : la fierté pour leur pays passe avant leur religion. Et en l’occurrence, cela se traduit aussi dans les attaques des milices: paradoxalement, les chrétiens d’Occident pensent souvent que leurs frères d’Orient sont une cible privilégiée, ceux-là n’ont pas cette impression, explique le patriarche orthodoxe, Jean X d’Antioche.

Noël n’est visible que dans les quartiers chrétiens, où les habitants préparent parfois des décorations.

Ce qui est davantage frappant, ce sont les checkpoints, installés à chaque coin de rue. Les militaires fouillent et vident les voitures pour éviter armes et voitures piégées ; en conséquence, la ville est souvent plus ou moins paralysée par des files de voitures qui attendent de passer. En même temps, la pénurie d’essence dans la capitale force les habitants à prendre des transports en commun : une trentaine de personnes éparpillées au bord d’une route n’est pas une scène rare. Les damascènes continuent cependant de vivre et de sortir, mais on voit les souffrances qu’ils traversent.

Le malheur ne vient pas que des explosions : la vie quotidienne, du fait de la guerre civile, est devenue infernale. La monnaie est continuellement dévaluée (en trois ans, la livre syrienne a connu une variation de plus de 200%), le commerce a été extrêmement touché par les destructions des industries, obligeant aujourd’hui à importer. Les ressources sont limitées, les coupures d’électricité quotidiennes. Cependant, ce n’est rien par rapport à ce que subissent les villages de certaines régions beaucoup plus touchées que la capitale ou les zones de combat : les habitants n’ont ni eau, ni électricité et pas non plus d’essence. Une majorité des hôpitaux du pays sont détruits ; il y a deux semaines, un camion rempli d’explosifs a fait exploser le jeune hôpital d’Alep, inauguré il y a deux ans. De même, l’inflation se répercute aussi sur le prix des médicaments qui a triplé depuis le début du conflit. Du haut de sa colline, le palais présidentiel où Bachar el-Assad siège, domine la ville. Bachar el-Assad n’a pas besoin d’en descendre, l’armée contrôle les rues et un culte autour de sa personne y a été mis en place.

Vraisemblablement, l’environnement dans lequel j’ai vu Damas était complètement différent de ce qu’il était durant les deux dernières années. Tous les gens que j’ai pu rencontrer ont insisté sur le calme qui s’était installé depuis quelques jours ; au moment de repartir, les tirs d’artillerie et les arrivées de mortiers semblaient se réveiller et reprenaient leur rythme. D’ailleurs, une tentative de trêve de Noël dans la banlieue de la capitale a rapidement été brisée. Mais l’espoir de revivre ensemble me semble toujours présent en Syrie, malgré la guerre civile ; les gens sortent et tentent de vivre comme ils le peuvent.

 

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