Enseignante (American University, Sciences Po, Polytechnique) et chercheur (Muséum/CNRS), Cynthia Fleury est l’auteur d’un best-seller roboratif : « La fin du courage » à la suite duquel tous les membres de la Cité, des enseignants aux policiers, lui ont demandé de venir les encourager. Depuis, Cynthia court, écoute, participe et donne… jusqu’à l’épuisement. Rencontre avec une très sage passionaria.

 

Vous avez écrit sur l’imagination, la tolérance, la démocratie et ses pathologies, le courage mais aussi la biodiversité. Chercheur en philosophie politique au Muséum national d’Histoire Naturelle, vous avez assisté au dernier sommet de Rio sur l’environnement. Quel est le lien entre tous ces sujets ?
Au-delà de l’objet d’étude, la méthode et le but visé restent les mêmes : cerner les dysfonctionnements qui touchent la société comme l’individu, interroger les phénomènes d’entropie et les outils de la régulation pour la canaliser. La démocratie écologique, balbutiante à Rio, nous permet-elle de penser un contrat social plus équitable ? On reste là dans la philosophie politique dont le questionnement est : pourquoi et comment faire cité ?

 

Votre ouvrage « La fin du courage » a rencontré un vrai beau succès et des publics très divers ne cessent, depuis, de vous solliciter pour intervenir : enseignants, médecins, policiers, fonctionnaires, chefs d’entreprise… Comment expliquer cette belle rencontre ?
Ce qui a parlé aux gens, je crois, c’est de voir abordé le courage non pas en termes de leadership : le fameux mythe du héros, ce brave naturellement doué, mais pour ce qu’il est réellement : une vertu accessible à tous, l’humain étant un être apprenant, voué à progresser. Tout le monde traverse dans sa vie l’épreuve de la perte du courage. La société tout entière est donc intéressée à savoir comment enclencher une dynamique vertueuse pour s’extraire de ce découragement. J’ai été comblée que l’on me propose d’y réfléchir collectivement. Mais si le livre est étudié en classes préparatoires et dans certains lycées c’est également parce-qu’il est le fruit d’une filiation : il ouvre sur d’autres penseurs et analyses que je cite longuement et qui ancrent ce sujet très actuel dans une dimension plus pérenne.

 

A propos du progrès, vous parlez changements seraient plus faciles à mettre en oeuvre que dans d’autres espaces collectifs…
Si les entreprises doivent abattre des résistances pour évoluer, théoriquement, rien ne les entrave pour changer et l’impulsion donnée par un petit nombre, le management, peut s’y avérer très efficace. Or, je constate que la jeune génération s’intéresse de plus en plus à l’entreprenariat comme vecteur du changement. On sent un frémissement, une envie d’en découdre après qu’une sorte de paralysie mortifère a longtemps pesé. La réalité économique, très anxiogène, est perçue différemment : les étudiants ont intégré que codes sociaux et statuts évoluaient sans cesse et que chacun avaient souvent plusieurs vies, tour à tour entrepreneur, enseignant, artiste… ils veulent donc réinventer les modèles et tenter leur chance, oser !

 

Ressentez-vous chez vos élèves une certaine soif philosophique ?
La philosophie est un écosystème holiste travaillant sur le global et les articulations entre des éléments relatifs. Les élèves, sachant combien tout est interdépendant, apprécient forcément cette approche plus vaste qui désacralise les dogmes et montre, par exemple, comment les différents idéalismes se sont construits puis, effondrés. Il n’y a pas une classe qui, au spectacle de ces deux hystéries qui s’affrontaient dans la rue, n’ait demandé à parler de l’homoparentalité. Alors, oui, évoquons librement l’humain, déplions la problématique, réfléchissons !… Idem pour l’euthanasie, la vieillesse, la honte ! Cela vient d’eux. Situés au seuil d’une vie professionnelle qui va les absorber, ils souhaitent pouvoir décrypter encore un peu le monde de manière apaisée. Et quand tout, autour d’eux, n’est que compétition, la philosophie est la seule matière où on leur demande de se dessaisir de la performance. Ici, rien à produire, juste essayer de penser…

 

Quel est le viatique que vous tâchez de leur confier pour la suite du voyage ?
Je dirige rarement leurs travaux sur plus de deux ans mais suis encore en contact avec mes élèves d’il y a dix ans. Recherchant un conseil, un échange, ils n’ont pas oublié ce que l’on a partagé ensemble : un kairos, moment hors du temps, où en dehors de la méthodologie que j’essaye de leur transmettre, il s’agit aussi de se placer dans une dimension plus existentielle : qu’attendent-ils de la vie ? Que souhaitent-ils devenir ?… La philosophie est un ethos, une manière d’être et agir globale. Aussi, périodiquement, reviennent-ils à ce point de repère, et à moi donc. On parle. C’est très chronophage, contraignant, épuisant même en notre époque de communications facilitées, mais comment faire autrement ?… Je passe mon temps à me dire : « Tu dois faire une pause !… bientôt ». Mais j’ai trop peur, si j’arrête l’enseignement, de ne plus avoir le courage de m’y remettre. Or, le vrai travail ne saurait consister à uniquement chercher ; il faut aussi transmettre, pour que cela fasse sens !

 

« La fin du courage » ?…
Le début d’une belle aventure !
« Chaque époque affronte, à un moment de son histoire (…) cette phase d’épuisement et d’érosion de soi (…) Comment convertir cette épreuve du découragement en reconquête de l’avenir ? » En faisant appel à « l’éthique du courage » répond Cynthia Fleury dans « La fin du courage », ouvrage paru voici trois ans chez Fayard et devenu, à la surprise générale, best-seller. Auteure de nombreux ouvrages de philosophie politique, Cynthia Fleury travaille actuellement à un opus sur « génie et folie du pouvoir » ainsi qu’à un second tome sur la biodiversité.

 

JB