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Après la Coupe, le spleen

Je suis arrivé à Rio de Janeiro à la fin du mois de juillet, à peine la Coupe du Monde terminée. La ville était encore jonchée de ses traces, qui prirent des mois à disparaitre. Sur la promenade de Copacabana, un gigantesque squelette de ferraille s’oxydait tranquillement, longtemps après avoir servi à retransmettre les matchs au public du monde entier. Dans certains coins de la ville, on peut encore trouver des affiches fléchées arborant fièrement le mot « Maracanã », pour nous indiquer le métro le plus proche. Dans le quartier de Santa Teresa, le beau mural représentant l’équipe brésilienne et ses supporters est toujours là, quoi qu’aucun des joueurs n’a été épargné des moustaches, cornes ou seins que les cariocas ont bien voulu leur greffer.

La Coupe du Monde a laissé une triste gueule de bois a la ville, qui tente à tout prix de cacher son malaise. Mais l’effort est vain, les symptômes sont manifestes, et un parfum d’amertume entoure ce que la Coupe a laissé derrière elle. Si la ville veut se montrer toujours dynamique et enthousiaste devant la promesse des Jeux Olympiques de 2016, les Cariocas semblent être secrètement essoufflés. Et si de nombreux Brésiliens veulent garder une façade optimiste, les murs de la ville dévoilent un autre mal-être. Il ne s’agit pas simplement des slogans « Fifa Go Home » qui jonchent quasiment tous les quartiers de la ville – il est impossible de traverser Rio sans lire cette phrase au moins une fois – mais des graffitis élaborés qui narguent tout l’enthousiasme de la Coupe du Monde. Les rares muraux célébrant l’événement sonnent faux face à ce street art désenchanté. «Futebol-arte… de fazer dinheiro ». Ces mots durs, écrits avec les couleurs du drapeau brésilien, entourent la caricature d’un bureaucrate de la FIFA. Dans certaines ruelles, une phrase nous questionne, angoissée : a Copa é pra quem ? Comme si les Brésiliens commençaient a douter du bien fondé de l’enthousiasme mondialiste…

Ignorer la fatigue pour maintenir son jeu

Les conséquences néfastes de la Coupe du Monde sont devenues un lieu commun : on n’a cessé de critiquer son manque d’organisation, son impact social ou écologique, mais une fois sur le terrain des faits, le choc entre les discours est impressionnant. Malgré la lassitude des Cariocas, la ville continue à construire avec acharnement : des grandes avenues sont reformées, des quartiers sont restaurés, et des affiches obsédantes continuent à projeter l’image d’une ville assoiffée de dehors.

Cet enthousiasme est d’autant plus consternant qu’il semble être aveugle, ignorant parfois le bien-être de ses habitants. Le projet Porto Maravilha, une ambitieuse restauration des docks de la ville, avec musées, parcs et salles de concert, se bâtit en délogeant de nombreux foyers trop pauvres pour la « propreté » que l’on veut simuler. L’avenue Rio Branco, l’une des artères de la ville, est a demi coupée pour la construction d’un tramway ultra moderne, « héritage de la préfecture pour la ville ». La Pedra do Sal, haut lieu de la samba carioca, commence à être entourée de projets qui essayent de donner un peu plus de « propreté » à cette région qui vivait jadis de la créativité des sambistas, descendants d’esclaves… Comme les jeunes footballeurs de Copacabana, tout l’appareil de la ville semble oublier son propre rythme, pour se pavaner face à un immense public, pour aussi longtemps qu’elle aura son attention. (…)

 

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