En tant que designer et spécialiste du design thinking, une réunion de « créativité 360°» de 3 heures à base de post-its remplis par des participants qui n’ont en général pas fait de travail préalable de recherche par rapport au sujet proposé, me désespère un peu. Au pire, on dira même « qu’on a fait du design thinking » ! La qualité de cette production est souvent médiocre : 95 % des idées ainsi proposées existent déjà (oui, le travail de recherche participe à la créativité). Voici illustrée une idée souvent fausse de la créativité. Cette idée repose sur quelque chose qui serait de l’ordre de l’inspiration instantanée…

 

 

© Fotolia

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Design thinking
La mode actuelle du design thinking sur laquelle surfent certains consultants avides de nouveauté, peut faire penser, à tort, que cette pratique où bien sûr « l’utilisateur est au centre » (de quoi ?), s’apparente à une pratique du design. Rappelons que le design thinking est l’aboutissement provisoire d’un long continuum d’évolutions des pratiques de design depuis le milieu du 19è siècle. Et il est associé à une expertise métier : le design industriel.

 

Programme I.D.E.A.
Si le programme I.D.E.A. s’est clairement engagé dans la voie du design thinking pour répondre aux enjeux d’une nouvelle approche de l’innovation, de l’enseignement du projet, de l’entrepreneuriat, c’est qu’il est un modèle efficace de management de projet et du management de la complexité en contexte pluridisciplinaire. C’est aussi une formidable machine de création de nouveaux concepts, mais il faut en accepter l’exigence, la culture. Cette méthode que nous avons développée à partir de la proposition de Tim Brown (1), avec l’équipe pluridisciplinaire de recherche du programme IDEA, permet de remettre au centre l’utilisateur et ses imaginaires, dans une approche qui n’est pas techno centrée, ou « en réponse aux besoins du marché ». Cette méthodologie du projet est en accord avec les dernières découvertes des neurosciences par rapport à la créativité.

 

Les conditions de la créativité
La créativité repose sur la production d’aléa, de fortuit, comme l’innovation. C’est-à-dire que nous devons réaliser des associations inhabituelles, hors de notre « logique » quotidienne. Notre cerveau doit être nourri de nutriments de qualité, pour que sa « digestion » en grande partie non consciente, produise des artefacts, voire des « idées » intéressantes. Les neurosciences nous expliquent comment.

 

Neurosciences et créativité
Margaret Boden (2) a beaucoup travaillé sur les aspects cognitifs liés à la créativité. Elle nous dit que la créativité est la capacité de produire des idées ou des objets qui sont nouveaux, surprenants et à fort potentiel. Et il nous faut pour cela explorer des territoires nouveaux de notre cerveau auxquels nous n’avons pas l’habitude de nous connecter ou d’interconnecter. Liane Gabora (3) nous explique que notre cerveau utilise une mémoire distribuée (une information existe en plusieurs endroits), qu’il stimule de façon gaussienne, que chaque information est adressable de manière multiple. Ainsi l‘usage d’images, de métaphores, de mots, produit ces connections porteuses des artefacts qui sont le ferment de nouvelles idées. Bien sûr, le concept cerveau droit vs cerveau gauche n’a plus cours…

 

Outils, celui qu’il ne faut pas oublier
Bill Buxton (4), nous parle de l’importance du dessin rapide, immédiatement partageable, et surtout pas de la CAO ou DAO. Notre cerveau fait appel à davantage de zones avec les images qu’avec les mots, avec le dessin qu’avec l’écrit. Et c’est le meilleur moyen pour partager la création. Je ne pourrai que proposer aux écoles d’ingénieurs de réintégrer cet outil de soutien et de partage de la pensée créatrice, et aux écoles de design de le conserver…

 

(1) Tim Brown is CEO and president of IDEO. A publié en 2008 : «Design Thinking,» Harvard Business Review
(2) Research Professor of cognitive science at the Department of informatics at the University of Sussex
(3) Professor of psychology at the University of British Columbia – Okanagan
(4) Principal Researcher Microsoft Research

 

Par Jean-Patrick Péché,
designer, consultant honoraire Design/Design Thinking auprès du programme I.D.E.A. et co-créateur Alliance École Centrale de Lyon – EMLYON Business School
Jean-Patrick Péché est Fondateur de Anonymate, société d’innovation, et de Design Utility, société de design industriel Membre honoraire de l’Alliance Française des Designers Consultant auprès de la mission Design France
peche@em-lyon.com
jpp@anonymate.fr