Le parcours de Corine Sombrun est aussi riche qu’étonnant. Il y a une quinzaine d’années, musicienne de formation alors installée à Londres, une conversation avec un peintre péruvien l’amène en Amazonie, où elle part enquêter pour le compte de la BBC sur les vertus des plantes utilisées par les curenderos, en particulier sur leur mystérieuse capacité à révéler des sons équilibrants pour l’homme. Au cours d’un reportage en Mongolie, des chamanes lui apprennent qu’elle a reçu le « don » et lui proposent de l’initier. Elle découvre non-seulement les pratiques d’une culture ancestrale auprès du peuple Tsataan à la frontière de la Sibérie, mais également une part inexplorée d’elle-même, qu’elle n’aura de cesse d’approfondir, essayant notamment de démontrer son intérêt pour la neuropsychiatrie. Après une phase de rejet par la communauté scientifique, elle est aujourd’hui à l’origine du premier protocole de recherche sur la transe chamanique mongole étudiée par les neurosciences et son expérience ouvre de très sérieuses pistes de compréhension du fonctionnement du cerveau humain.

 

Vous avez découvert que vous étiez chamane à l’occasion d’un reportage en Mongolie lorsqu’au cours de la cérémonie rituelle que vous couvriez, la simple audition du tambour vous a projetée dans l’état de transe. Comment avez-vous accueilli cette nouvelle surprenante ?
Je ne m’y attendais pas du tout… Ce genre de pratiques n’existe plus en Occident et je ne pouvais être consciente de posséder ce que les mongols appellent l’«étincelle» chamanique. Pour eux, c’est d’ailleurs toujours un fardeau, car on devient alors le garant du maintien de l’harmonie. Le clan compte sur le chaman pour comprendre les raisons des problèmes de chacun, ce qu’il fait en allant « interroger les esprits » par la transe. « Qu’est-ce que cela ? A quoi cela sert-il ? », voici les questions que je me suis d’abord posées. Lorsque l’on m’a proposé de recevoir l’initiation, je n’avais pas prévu de passer trois ans en Mongolie, mais j’ai finalement accepté de revenir régulièrement dans la steppe car c’est un savoir qui ne se transmet que secrètement, de chaman à chaman, une chance unique donc pour une européenne. Malgré tout, au début je ne voyais pas l’intérêt d’entrer en transe. Se « transformer en loup » au son du tambour, quel pouvait être le sens de cela ? Pour moi, il s’agissait avant tout de défricher une part inconnue de ma personnalité, de découvrir de nouvelles capacités.

 

On sent en effet à la lecture de votre témoignage que votre démarche est avant tout une tentative de compréhension…
J’avais pendant la transe des visions dont on me disait qu’elles étaient des esprits, que ceux-ci me parlaient, mais je n’en avais pas la compréhension et cela n’est venu que très progressivement. Je me rendais bien compte que je n’étais pas dans mon état normal, que je ne ressentais plus la douleur par exemple et était capable de tenir un tambour de huit kilos pendant plusieurs heures sans ressentir la moindre sensation d’effort. C’était comme si le mental ne transmettait plus, ou très peu, l’information de la douleur. Le son du tambour semblait modifier le comportement de mon cerveau, et c’est ce que j’ai voulu comprendre en développant une approche scientifique.

 

La réaction d’une partie de la communauté scientifique fut d’abord condescendante, voire ironique, et plusieurs années sont passées avant que vous ne croisiez la route du Professeur Flor Henry, un français expatrié en Amérique du nord…
Trois ou quatre ans en effet, pendant lesquels j’ai éprouvé beaucoup de difficultés à convaincre un scientifique de l’intérêt de l’entreprise. Les premières réactions furent parfois désagréables, on m’a tendu des cartes de psychiatres… J’ai alors eu la chance de rencontrer Pierre Etevenon, qui est un pionnier de l’étude des états modifiés de conscience, il a été l’un des premiers à émettre l’hypothèse que la méditation modifiait le comportement du cerveau. C’est quelqu’un qui ne réfute rien avant de l’avoir expérimenté, ce en quoi sa démarche est authentiquement scientifique. Il lui paraissait tout à fait plausible que la musique, sur laquelle il avait déjà travaillé, puisse également modifier le fonctionnement du cerveau. Toutefois, il était hors de question de laisser entrer un tambour en laboratoire, dont l’utilisation ne s’accommodait aucunement aux conditions de réalisation d’un électro-encéphalogramme. J’ai donc dû apprendre à déclencher la transe par la seule volonté. Pendant ce temps, il cherchait à constituer une équipe de scientifiques motivés. Ce ne fut pas possible en France mais se fit au Canada, à Edmonton, à l’Alberta Hospital autour du professeur Flor-Henry. J’ai donc bien fini dans un hôpital psychiatrique (rires).

 

Les enregistrements vont alors montrer une similitude frappante entre l’état de transe et les états maniaques, dépressifs et schizophréniques…
Les résultats ont montré que je ne souffrais d’aucune pathologie d’ordre psychiatrique, mais laissaient effectivement apparaître pendant la transe, des tracés EEG comparables à ces trois pathologies. Cela était inquiétant, mais je possédais en même temps la capacité de revenir à l’état normal sans aucunes séquelles, ce qui continue d’ailleurs d’interroger profondément les scientifiques sur ce phénomène jugé jusqu’alors « impossible ». Mais puisque je peux moi-même en revenir, l’hypothèse est donc de se demander si les pratiques chamaniques de transe peuvent en quelque manière aider à guérir ces pathologies en produisant le même « effet de retour » sur les malades. La plupart des scientifiques ne souhaitent pas encore tenter cette expérience, mais pour le professeur Pierre Etevenon, il s’agit avant tout de méconnaissance, rien n’indique que ces états soient à priori dangereux. Le cerveau répondrait simplement à d’autres normes de fonctionnement et accèderait à un nouveau type d’informations, à une perception augmentée de la réalité. A nous de démontrer qu’elles peuvent aider à la guérison, comme le prétendent les chamanes. Aussi se mettent aujourd’hui en place plusieurs protocoles visant à établir les éventuelles vertus thérapeutiques de la transe. La maîtrise à laquelle je suis parvenue dans son déclenchement me permet de recourir maintenant à des IRM en plus des électro-encéphalogrammes, et de bénéficier bientôt d’enregistrements et de tests plus approfondis.

 

Cette manière d’aborder le problème, en le centrant davantage sur l’aspect des bénéfices scientifiques plutôt que sur celui de la révélation d’une autre réalité, n’en réduit-elle pas la portée ?
Tout ce que l’on peut faire aujourd’hui est de mettre en évidence l’effet de la transe sur le cerveau, technique qui révèle à l’humain des capacités que l’on ne connait pas. Il n’est pas pour l’instant question de dire qu’elles donnent accès à ce que les mystiques appellent le divin. L’objectif aujourd’hui est surtout de dégager l’utilité de ces capacités, de sensibiliser à l’idée que nous n’utilisons qu’une faible partie du potentiel de notre cerveau, qu’il existe un autre type d’intelligence, d’ordre perceptif, qui peut amener des informations nouvelles. Nous l’utilisons déjà sous forme d’intuitions, certains plus que d’autres.

 

Les artistes n’utilisent-ils pas en particulier ce type d’intelligence ? En tant que musicienne, avez-vous noté des points communs ?
Je sais qu’il y a un état créatif qui est un état modifié de conscience, comparable à l’état chamanique de transe. Identique aussi à ces moments que chacun peut vivre lorsque l’on perd la notion du temps, de froid et de chaud, que l’on éprouve une sensation de force démultipliée. Je pense que la plupart des artistes authentiques bénéficient de cet accès à la transe, et peuvent de ce fait s’ouvrir à une autre réalité. Le plasticien Jean-Luc Vilmouth avec qui nous avons fait un workshop aux Beaux- Arts autour des Etats modifiés de conscience, se définit ainsi comme un « augmentateur de réalité ». Il a par exemple imaginé un système qui permet d’enregistrer et restituer le son des plantes, de les entendre vivre, pousser. Grâce à son imaginaire, sont données à percevoir des réalités qui ne le sont pas habituellement. Joseph Beuys, de son côté, se définissait précisément comme un « chaman de l’art » qui guérit une humanité ayant perdu sa capacité à vivre la transe pour accéder à une perception augmentée de la réalité. Antonin Artaud, dont le théâtre a beaucoup de similitudes avec les transes des chamanes poètes Yacoutes, en Sibérie, disait clairement que ces techniques permettaient d’accéder à « cette réalité qui nous fuit ». Jackson Pollock s’inspirait pour sa part des techniques de peintures sur sable des indiens Navajos quand il jetait de la peinture sur la toile. Et Stravinsky dit avoir « reçu » le Sacre du Printemps, ce qui relève directement de cette intelligence perceptive décuplée par l’état de transe.

Vous présentez-vous comme chamane aujourd’hui ?
Non, pour moi le chamanisme est avant tout une culture. Qui n’est pas la mienne. Ma démarche au-delà de l’aspect religieux, spirituel, est donc vraiment d’ordre scientifique. En revanche, les techniques ancestrales de transe sont, me semble-t-il, un trésor qui va ouvrir de nouvelles perspectives de recherche sur les capacités du cerveau et je me considère davantage comme une exploratrice de ce continent dont nous avons encore tant à découvrir, une « psychonaute » comme le disait l’un des scientifiques avec qui j’ai travaillé, ou encore une « perceptuelle ».

 

Utilisez-vous ces capacités « perceptuelles » au-delà du seul cadre des expériences neurop sychiatriques ?
Des lecteurs me demandent aussi parfois de les aider, de les guérir. Mais je préfère là aussi commencer par des expériences encadrées par la science, avec des médecins qui les suivent, afin de savoir si les visions que j’ai dans cet état peuvent apporter une réponse à des pathologies. Les expériences menées tendent à démontrer que oui, mais il n’y a pas encore de certitudes. Des psychiatres, des chimistes, des physiciens, se montrent également intéressés. Un chercheur en biologie moléculaire m’a proposé d’opérer des transes sur des bactéries sur lesquelles il travaille. On peut supposer qu’elles ne seront pas sujettes à l’effet placebo… Ainsi, en répétant plusieurs fois le même phénomène, si l’on obtient les mêmes résultats, on pourra dire que tout ce qui se passe pendant la transe, les gestes, les sons, modifient effectivement le comportement des cellules et ont un impact dont nous ne pourrons plus nier les effets.

 

Il ne s’agit donc plus seulement de ramener une information mais d’agir directement sur les cellules ?
Le choix du geste, du son approprié, est guidé par une intuition. C’est comme si une relation s’établissait entre deux organismes dont l’un « communique » à l’autre ce qu’il doit faire pour le guérir, pour réparer la dissonance dont il souffre. C’est cette interaction qui, semble-t-il, contourne la réflexion et commande un son, un geste. Je ne les décide pas, c’est l’autre organisme qui induit mon comportement. C’est exactement comme dans les situations d’urgence où l’on fait des gestes que l’on ne « réfléchit » pas mais qui le plus souvent nous sauvent la vie !

 

Ces recherches, au-delà de leurs éventuelles applications pratiques, ont aussi des implications philosophiques, renouvèlent notre vision de l’homme…
Il y a en ce moment effectivement une évolution des consciences. L’intérêt qui se porte sur mon expérience me semble aussi participer de ce processus, il n’est pas le fruit du hasard. La jeune génération scientifique est fascinée par tout cela. Elle a bien compris que notre cerveau était loin de nous avoir révélé toutes ses capacités et que ces techniques de transe seraient peut-être bien un moyen de les développer. Au même titre que la méditation, ou tout simplement marcher en forêt, dessiner, écrire, peindre, regarder un lever de soleil, écouter de la musique ou le chant des oiseaux. Toute les activités dont l’effet est de retrouver « le calme intérieur » permettent de développer le potentiel de cette intelligence perceptive. Je me demandais souvent en Mongolie comment leurs gestes pouvaient être si beaux… Et j’ai fini par comprendre. C’est parce qu’ils n’en font qu’un à la fois ! Nous sommes absolument dans l’inverse, par souci de rentabilité. Alors qu’il s’agit d’être ce que l’on fait. J’espère donc qu’un jour nous serons aussi fiers d’être des intellectuels que des « perceptuels ».

 

Bibliographie
Les esprits de la steppe, Editions Albin Michel, 2012
Sur les pas de Ge ronimo, avec Ha rlyn
Geronimo, Editions Albin Michel, 2008
Les tribulations d’une chamane à Paris, Editions Albin Michel, 2007
Mon initiation chez les chamanes, une Parisienne en Mongolie, Editions Albin Michel, 2004
Journal d’une apprentie chamane, Editions Albin Michel, 2002

 

Propos recueillis par Hugues Simard

 

Contact : www.corinesombrun.com