Comment sommes-nous passés d’une culture française de la contestation offensive et constructive, à une culture défensive et rétive traduisant un état social tendu et un profond désarroi ? Les réponses de Guy Groux, directeur de recherche au CEVIPOF.

 

Guy GROUX

Guy GROUX

Comment évolue le dialogue social en France ?
Si l’on considère les mouvements sociaux qui ont donné lieu à de grandes mobilisations et à des blocages depuis 20 ans, ils sont au nombre de cinq : en 1995, 2003, 2006, 2009 et 2010. Cela dit, la négociation sociale n’a jamais été aussi étendue qu’aujourd’hui comme en témoignent le Grenelle de l’Environnement, la loi sur le dialogue social de 2004 suite à laquelle près de 20 000 accords sont signés par an dans les entreprises, et à la loi de 2007 qui octroie à la négociation collective une réelle priorité en cas d’importantes réformes du droit du travail.

 

Si le dialogue social n’a jamais été autant facilité, où réside le problème ?
D’abord, le dialogue social ne s’impose pas. Mais le principal obstacle est la faiblesse du syndicalisme. Les 7 organisations nationales ne regroupent que 8 % des salariés et ont toutes des prétentions nationales. Elles sont donc faibles et divisées. Dans ce contexte, il est difficile d’instiller sérieusement un dialogue social. Dans d’autres pays européens, les organisations ont des traits identitaires très marqués, sont peu nombreuses et représentent jusqu’à 70 % des salariés. Autant dire qu’elles ont voix au chapitre.

 

Quels différents types de mobilisations nationales observez-vous ?
Les syndicats peuvent mettre leurs ressources et savoir-faire à disposition d’une manifestation. Durant la crise financière, on a vu des mobilisations radicales avec séquestration de cadres dans lesquelles les syndicats étaient absents ou « courraient après » les grévistes. Par ailleurs, le monde étudiant est très agité depuis 10-15 ans, avec des bloqueurs, bien que minoritaires. Dans leur cas, la corrélation entre le degré de contestation et la syndicalisation est nul. Ils font preuve d’une mobilisation zapping, se rallient selon le thème, puis se désengagent.

« La France reste éminemment ,
sensible à la protestation sociale,
à la contestation collective.
A puissances économiques
et démocraties comparables, il existe bien une exception française. »

 

En quoi les revendications contemporaines se distinguent-elles des contestations des 30 glorieuses ?
Le plus préoccupant est que, si les Français étaient sensibles aux valeurs traditionnelles de la contestation qui visait à faire évoluer favorablement leur environnement, aujourd’hui les leviers de la contestation sont tout autres. La France subit depuis 1975 un chômage chronique autour de 10 % de la population active. Cette situation est très anxiogène. Cela explique l’immense défiance des Français vis-àvis de la mondialisation. Longtemps nous avons entretenu un rapport positif à l’État, qui était considéré comme une grande agence de redistribution par la fiscalité. Aujourd’hui, seulement 13 % des Français font confiance aux partis politiques selon notre baromètre du Cevipof, 78 % au système de santé, 43 % aux entreprises publiques et 33 % aux syndicats.

 

Que contestent les Français en 2011 ?
Ils ont un sentiment de solitude face à des éléments qui leur échappent, et ne contestent plus dans une optique constructive et d’amélioration, mais par désarroi. Le politique a échoué à leurs yeux à prendre en charge les grands problèmes. Les Français sont en situation de crainte face au chômage, même en période de croissance. Ils pensent que tout changement risque d’aggraver les choses. Ils se crispent face aux réformes. Dans ces conditions, il est difficile de penser arriver à un compromis. On observe un repli sur la famille, l’individu, et non plus un désir de faire évoluer la société. Les gens sont descendus dans la rue sur des bases individualistes lors des 5 grands mouvements des 20 dernières années, qui n’ont par conséquence pas débouché sur une persistance du collectif. La gangrène du chômage et des emplois précaires sclérose la contestation.

 

A. D-F

 

Contact : www.cevipof.com