Ecole Supérieure d’Ingénieurs Léonard de Vinci

Commençons par répondre comme le ferait un mauvais élève et balayons la question. Question pernicieuse, orientée, qui voudrait nous faire croire dans sa formulation que la chose est entendue. On sensibilise les gens à une cause, au sida pour les jeunes notamment. La finance serait-elle un « sida mental » ? En vérité, on entend trop parler de finance. Paradis fiscaux, finance par ci, batailles de chiffres par là, sur fond de campagne politique en attendant le candidat idéal qui « redresserait les finances ». On n’y comprend plus rien. Mais pour beaucoup, dans notre société marquée par une révolution égalitariste et une tradition catholique et latine, le coupable est l’argent fou, le trader qui joue l’argent des pauvres en misant sur des indices boursiers tel un joueur de casino de Dostoïevski. Non ! Ce n’est pas sensibiliser les jeunes à la finance qui importe, c’est les désensibiliser. L’argent n’estpas fou en lui-même. C’est de la « liberté frappée » comme l’écrit Dostoïevski toujours. N’est-il pas temps d’intéresser et non « sensibiliser » les jeunes à la finance, et ce dès l’école ?

 

Commençons par l’histoire
Sait-on par exemple que des obstacles monétaires ont contribué sans doute à la chute de Rome? On déteste la finance mais on s’émerveille devant les tableaux de Botticelli qui doivent pourtant beaucoup à une lignée de financiers : les Médicis. Les lettres de change se sont en effet développées au cours de la Renaissance, tout comme les billets de banque, plus tard, à l’époque industrielle.Pourquoi l’Angleterre qui n’a ni découvert l’Amérique ni pillé son or, est-elle devenue si puissante au dix-neuvième siècle, première nation à vivre une révolution industrielle ? La réponse est simple : au moment où la France chassait le génial John Law mettant fin à l’aventure de sa société au Nouveau Monde et à sa toute nouvelle banque (malheureux Ecossais qui voulait aider les Français à coloniser l’Amérique !), les Anglais inventaient le papier monnaie qui allait dynamiser ses échanges et son commerce. En 1697, le grand Newton était nommé maître de la monnaie à Londres. La France, au contraire, s’enfonçait dans une crise économique et financière qui la conduirait à la révolution.

 

Poursuivons avec la littérature
Personnage positif, s’il en fut, Kubilai Khan, comme le rapporte Marco Polo dans son « Livre des Merveilles », aurait inventé en Chine au treizième siècle ce qui ressemble à des billets de banque en plus de la poudreà canon ! Personnages négatifs, au contraire, le baron Nucingen de la « Comédie Humaine » de Balzac et Aristide Saccard dans « L’Argent » de Zola (cycle des Rougon-Macquart) bâtissent tous deux d’immenses fortunes sur des spéculations financières douteuses ; la finance est décrite comme un animal incontrôlable, telle la locomotive de la « Bête Humaine ».

 

Enfin les mathématiques
Voici un exemple d’exercice de sensibilisation à la finance du niveau « terminale ». Admettons qu’on puisse acheter ou vendre à découvert un nombre quelconque (pas nécessairement entier) d’actifs X et Y de valeurs x et y aujourd’hui. Faisons en sus trois hypothèses : 1) les taux d’intérêt sont nuls, 2) on ne peut pas faire d’argent à partir de rien. En jargon financier, on dit que le marché n’est pas arbitrable 3) demain, seuls trois états de la nature sont possibles, les actifs X et Y ne prennent que les valeurs xi, yi avec i=1,2,3. Alors, si l’on rapporte dans un même plan cartésien les points M de coordonnées (x,y) et les points Mi de cordonnées (xi,yi), nécessairement, M doit se situer à l’intérieur du triangle formé par M1M2M3. Ce résultat contient en germe la démonstration du premier théorème fondamental de la finance, à savoir l’équivalence entre l’absence d’arbitrage dans un marché financier et l’existence d’une mesure de probabilité sous laquelle les actifs financiers sont des martingales. Si vous ne trouvez pas la démonstration, venez à l’ESILV.

 

Par Cyril Grunspan,
enseignant-chercheur, Responsable du Département Ingénierie financière à l’ESILV