Pourquoi les cadres ne veulent plus des «jobs à la con» ?

 

• De plus en plus de cadres se reconvertissent dans le petit commerce ou les métiers du contact

• Quête de sens ? Job trop abstrait ? Qu’est-ce qui les poussent à quitter leur travail ?

 

jobs à la con

Jean-Laurent Cassely © Hervé Grazzini

Journaliste à Slate.fr, Jean-Laurent Cassely vient de sortir son nouveau livre « La révolte des premiers de la classe » dans lequel il évoque la reconversion des cadres du supérieur vers les métiers de l’artisanat et du commerce de proximité. « Jobs à la con » et quête de sens, l’auteur nous plonge dans l’univers de ce qu’il appelle « une nouvelle bourgeoisie de proximité. »

 

 

Qui sont ces premiers de la classe évoqués dans le livre ?

C’est une formule provocatrice derrière laquelle j’évoque le sort plus large de tous diplômés de l’enseignement supérieur. En particulier de ceux qui ont suivi la voie royale méritocratique avec son lot de concours, de classements et de courses aux diplômes. Plus ce parcours est auréolé de titres, mieux il se monnaye sur le marché du travail. Les premiers de la classe représentent cette élite salariale de la société post-industrielle qui a le choix de son orientation et de son métier et qui, jusqu’à il y a peu, choisissait de travailler dans un bureau et de se consacrer à des tâches abstraites et cognitives.

 

Quels sont ces « jobs à la con » dont les cadres ne veulent plus ?

Il y a quelques indices pour repérer ces métiers : est-ce qu’on se sent inutile ? Si tous ceux qui exercent le même métier s’arrêtaient pendant trois semaines, est-ce que ce serait l’apocalypse ? Peut-on dessiner son métier ? Il y a des secteurs particulièrement « à risque » : tous les métiers dans lesquels on est en contact ni avec la production, ni avec la distribution, les expertises très pointues notamment le conseil. Sans oublier le champ des métiers touchés par la dématérialisation et la transition numérique. Le concept de « métier à la con » est là pour faire réagir : il ne s’agit pas d’une définition scientifique du phénomène. Il touche surtout les personnes qui se sentent déconnectées de l’économie réelle, que ce sentiment soit ou non en phase avec l’utilité de leur contribution.


Le taux de reconversion des cadres a augmenté ou on en parle plus aujourd’hui ?

Les deux. Le phénomène s’auto-entretient : plus on en parle, plus il est visible et plus cela déclenche des vocations et alimente l’exode des open spaces. Il y a un facteur d’exemplarité. Aujourd’hui, le contre-modèle du héros des nouvelles manières de travailler, c’est celui qui a un tablier plutôt qu’un attaché-case. Ce modèle est encore très minoritaire. Ce n’est pas la norme, mais il devient une source d’inspiration, un itinéraire bis envisageable. Un contre-modèle de réussite.

 

Pourquoi choisissent-ils des métiers de l’artisanat ?

L’artisanat n’est qu’une des voies pour retrouver du concret, tout comme le petit commerce ou les métiers du contact (prof de yoga par exemple). Parmi les sources principales du malaise, on trouve à l’origine l’abstraction et la dématérialisation des métiers avec en bruit de fond la menace d’être remplacé par des algorithmes. Tout ce qui en miroir apparaît plus concret et tangible fait office de valeur refuge, à commercer par les métiers manuels. L’artisanat est à l’opposé du tertiaire supérieur et du « digital. »

 

 

Pourquoi les cadres optent-ils pour des métiers si éloignés de leurs études ?

Ces métiers ne sont éloignés de leurs études qu’en apparence. Très souvent, les diplômés vont développer une entreprise, une marque ou un lieu en s’appuyant sur ce qu’ils ont appris dans le cadre de leur cursus universitaire. Ils mettent en application dans leur nouveau métier un savoir-faire et un savoir-être propres aux grandes écoles : développer un réseau, être à l’aise à l’oral, savoir convaincre, savoir gérer un projet, imaginer une stratégie de marque, etc. Certains développent des modèles hybrides comme Michel & Augustin, cofondé par deux diplômés de business school qui ont par ailleurs passés leurs CAP boulangerie et pâtisserie.

 

Le Gorafi a publié un article parodique : « PDG, il ne sait toujours pas ce qu’il veut faire dans la vie ». Le problème est-il le manque de sens dans les métiers exercés ?

Ce manque est lié à l’étage de la pyramide des besoins atteint par les diplômés. Quand les besoins financiers sont assurés, le PDG voudra accéder à l’étage supérieur : l’épanouissement. Ces individus ont de nouvelles aspirations, ils cherchent du sens et veulent se réaliser et s’engager. De nos jours, la société valorise de plus en plus la réalisation de soi, le confort matériel passe presque en seconde position. Les cadres vivent par ailleurs une période de déclassement social. Aujourd’hui, nous sommes arrivés à un tel niveau d’absurdité organisationnelle qu’il y a toute une classe de gens qui se demande ce qu’elle fait au boulot et s’il est nécessaire d’employer autant de ressources humaines et intellectuelles pour des finalités qui lui paraissent dérisoires.

 

Comment les entreprises peuvent-elles éviter l’hémorragie ?

Je suis assez pessimiste quant à la capacité des entreprises qui sont fuies de remotiver les troupes, parce qu’il y a désormais un tel empilement de couches managériales et bureaucratiques que revenir en arrière demanderait une remise en question qui me paraît inatteignable. Nous vivons dans un monde où la division du travail est poussée à l’extrême.

 

Pour finir, je pense que l’on peut imaginer une dégradation lente de ces métiers et de l’image des gens qui les exercent. Il n’est pas impossible que l’exercice de ces métiers soit de moins en moins valorisant et que les gens aillent chercher du sens ailleurs.