La supply chain embrasse les enjeux de digitalisation. Dominique Estampe, Professeur Supply Chain Management à KEDGE Business School et Mariannick Soubise, directrice du MSc Achats internationaux et Supply chain management à l’INSEEC U, dévoilent les défis et les opportunités liés à cette transformation.

 

Du fournisseur au client, l’avènement de la digitalisation de la supply chain permet de faciliter les échanges entre les parties prenantes. Parmi les innovations développées : la blockchain et l’intelligence artificielle. Alors que la blockchain agit comme un notaire numérique pour assurer un suivi rigoureux des transactions, l’intelligence artificielle permet de gagner en rapidité et en efficacité pour effectuer les tâches répétitives. « La première phase est de digitaliser des tâches subalternes pour optimiser les processus d’e-procurement (factures, bons de livraison, documents de transports, etc.). Cette solution permettrait d’éviter de nombreux litiges puisque 75 % des saisines de la médiation inter-entreprises sont fondées sur des impayés », observe Mariannick Soubise.

 

Faire mieux, plus vite, moins cher

« La digitalisation de la supply chain permet de faire mieux, plus vite et moins cher, commente Dominique Estampe. L’arrivée du numérique ouvre le champ des possibles, notamment en matière de e-commerce et d’organisation collaborative. Cela crée de nouveaux business modèles. Nous l’avons vu avec Uber. »

 

Car ce bouleversement au sein des entreprises pousse les acteurs du secteur à adopter de nouvelles postures. En effet, les systèmes d’information actuels fonctionnent sur un schéma classique de requête-réponse. « Nous n’étions pas dans une ère de circulation de l’information. Désormais, avec l’arrivée du cloud au sein de la supply chain, tout est connecté ! Nous pouvons savoir avec précision quand un client sera livré et réinventer les méthodes de livraison en imaginant par exemple la possibilité d’envoyer un colis dans une voiture géolocalisée. Tout est possible grâce à la collecte des données. Si les entreprises ne se réinventent pas, elles ne pourront pas assumer la concurrence », complète le professeur de KEDGE Business School.

Se focaliser sur les tâches à valeur-ajoutée

Autres enjeux économiques liés à la digitalisation de la supply chain : la recentralisation sur des décisions stratégiques. « L’automatisation des tâches répétitives permet au supply chain manager de déplacer sa force de travail sur des activités plus stratégiques pour l’entreprise comme le développement des fournisseurs ou la cartographie de gestion des risques. Cela assure le renforcement des capacités d’innovation des collaborateurs, grâce à un meilleur traitement et à une valorisation des données issues de tous les services, du marketing à la finance en passant par le contrôle de gestion », indique Mariannick Soubise.

 

Ainsi, la fonction continuera son ascension au sein des niveaux hiérarchiques de l’entreprise. En effet, certains directeurs siègent au COMEX des grandes sociétés et sont déjà associés à la prise de décisions stratégiques pour l’avenir de celles-ci, devenant ainsi de vrais business partners.

Nouveaux outils, nouvelles compétences

Outre les compétences actuelles de rédaction de cahier des charges, de sourcing ou de gestion des risques, le supply chain manager se doit d’être rompu à l’utilisation des datas. « Dans ces métiers, l’intelligence artificielle arrive pas à pas. Les process existants vont cohabiter avec les nouvelles pratiques induites par le numérique. Cela va induire une nécessité de renforcer les compétences des collaborateurs dans la collecte, le traitement, l’analyse et la valorisation des données. De même, les professionnels devront savoir utiliser la blockchain », explique Mariannick Soubise.

Entreprise étendue et collaboration avec des experts

Selon Dominique Estampe, certaines entreprises font appel à des startups pour pallier le manque de compétences numériques des supply chain managers. « Ces petites structures sont beaucoup plus agiles et savent gérer l’information et les plateformes collaboratives de manière très simple. Intégré les startups, c’est intégrer l’innovation et c’est un point clé de cette digitalisation ! Il ne faut pas simplement la développer en interne, mais faire des expérimentations avec des partenaires. Les laboratoires de recherche sont également une piste intéressante à explorer. En effet, ils forment un vivier de projets très intéressants pour les entreprises. Les laboratoires sont capables de mettre en forme ce qu’ont imaginé les industries, comme les projets de véhicules électriques ou d’automatisation. »

Ce constat est également partagé par la directrice du MSc Achats internationaux et Supply chain management de l’INSEEC U : « une startup a développé le produit Cogito, capable d’analyser et de donner du sens à toutes les informations qui ne sont pas structurées dans un document comme les brèves, les rapports, les pages web, etc. Cette technologie permet de mettre en place des interactions avec des familles de clients que l’on ne touchait pas jusqu’à présent. Cela permet également d’optimiser les modes de communication à la fois en interne, mais également en externe. Ce type d’innovations ne sont le fruit que des startups. »

Nouvelles compétences, nouvelles formations

Pour former des supply chain managers opérationnels dans un monde en pleine digitalisation, les formations s’adaptent. À Kedge Business School, on développe davantage les softs skills. « Le premier volet important sur lequel nous avons misé est la capacité à penser « outside the box ». Le supply chain manager doit sortir du milieu de son entreprise pour être à l’écoute de ce qui se passe sur le marché et inciter proposer des innovations et des nouveaux modes d’organisations. Il doit également savoir s’ouvrir à d’autres formes de business, car les modèles qui existent aujourd’hui n’existeront peut-être plus demain. Enfin, le dernier point sur lequel nous sommes vigilants est la multiculturalité. La supply chain, c’est aussi cette richesse de cultures différentes avec des interlocuteurs en Inde, en Chine, en Russie ou aux États-Unis. Il faut donc savoir les faire travailler de concert. »

À l’INSEEC U, l’accent a été mis sur l’utilisation du digital et notamment du big data et de l’intelligence artificielle, et ce, dans toutes les filières dès la première année de master.

Une digitalisation à deux vitesses

La digitalisation de la supply chain est un sujet dont toutes les entreprises se sont emparées. Cependant, les entreprises ne sont pas toutes arrivées au degré de maturité nécessaire pour développer les nouveaux outils d’intelligence artificielle et de blockchain. « Les grands groupes vont basculer plus facilement dans la digitalisation, en collaborant notamment avec la DSI. Cela sera plus difficile et plus long pour les TPE et PME, disposant pour l’instant de processus moins structurés en termes de systèmes d’information et d’un manque de ressources humaines. Ce virage numérique représente un investissement financier important en achats et en déploiement de solutions digitales », observe Mariannick Soubise.

Nouveau terrain de jeu des porteurs d’innovations, la supply chain ne cesse de se renouveler pour se replacer au cœur des préoccupations des entreprises. À charge aux entreprises d’imaginer les possibles. Avec la data et un peu de créativité, tout devient possible !

***

Retrouvez prochainement ici un article en exclusivité web rédigé par Olga Batrak, Professeure et Directrice du Mastère Spécialisé® Management Global des Achats et de la Supply Chain d’Audencia Business School