Astro Boy, Osamu Tezuka

« Scènes prises sur le vif »

C’est à Hokusaï, le célèbre inspirateur des impressionnistes que l’Occident doit d’avoir entendu pour la première fois le terme de «Manga», dans la non moins fameuse monographie qu’Edmond de Goncourt lui consacra. Les Hokusaï manga désignent alors les portraits grotesques que le « vieux fou de dessin », comme il aimait lui-même à s’appeler, réalisait à main levée. Le vocable concentre un subtil écheveau de significations où se mêlent inextricablement les idées d’impromptu, de dérision, voire de maladresse.A lire : Manga, histoire et univers de la bande dessinée japonaise, de Jean-Marie Bouissou, Éditions Philippe Picquier, 2010

Tezuka, ce génie…

La nouvelle île au trésor (1947) d’Osamu Tezuka, constitue l’acte de naissance du manga moderne. Cette œuvre, qui ne se situe plus du tout dans une veine satirique, révolutionne l’art de raconter une histoire par l’invention de techniques graphiques en rupture totale avec la tradition picturale. Tezuka, grand amateur de Walt Disney, s’affranchit de l’héritage de l’estampe et plus qu’à lire, il donne à ressentir le mouvement, avec une efficacité démultipliée, un dynamisme puissant qui procède directement du septième art. En créant Astro Boy quelques années plus tard, ce petit garçon robot orphelin qui combat toutes les formes d’injustice à la surface du globe, il donne le jour à un authentique mythe contemporain, qui va à la fois cristalliser et exorciser les obsessions nées de plusieurs décennies de conflits armés.

« Amitié, effort, victoire » (devise du magazine de mangas Shonen Jump)

La mise en scène presque systématique de jeunes héros ne tint pas qu’à la volonté de conserver un public déjà captif, mais découla en effet des évènements qui traumatisèrent le Japon au cours de la première moitié du XXe siècle. En guerre avec la Chine depuis 1937, les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki finirent d’écraser un pays qui se croyait dirigé par un Dieu, en la personne de l’Empereur. Or toute la première génération des mangaka modernes est née dans les années vingt et a grandi au sein de cette atmosphère de violence et de défaite. Elle a pu constater où pouvait mener le culte de la force, si caractéristique de l’antique modèle Samouraï. Essuyant l’horreur du feu atomique, elle a vécu dans sa chair les conséquences du détournement meurtrier de la science.

Catharsis

C’est ainsi que deux grands schémas narratifs vont hanter les scénarios de la production d’après-guerre. Tout d’abord le récit post-apocalyptique, où un groupe d’adolescents, le plus souvent composé d’orphelins, lutte pour l’avènement d’un monde nouveau où les valeurs de paix, de justice et de générosité ne seraient plus dévoyées en idéologie guerrière. Autre canevas obsessionnel, celui de la planète envahie, dont la libération incombe là encore à de très jeunes adultes manœuvrant des robots, et se distinguant de leurs aînés par un souci de fraternité universelle. Le manga possède ainsi une vertu éminemment cathartique. Il permettra aux générations suivantes de se dégager un peu du poids des interdits, par exemple en autorisant à ses lecteurs de vivre des émotions dont la société nippone réprime la simple expression, quand il ne contribuera pas à l’émancipation sexuelle.

Hugues Simard