En enrichissant chaque jour l’espace virtuel auquel nous nous connectons de milliards de données, nous nourrissons un océan d’informations qui représente une nouvelle source de richesses extraordinaire pour tous les pêcheurs qui savent comment recueillir cette manne et l’exploiter. Dommage que les Européens n’en aient pas encore pris conscience !…

Certains chiffres sont impressionnants : chaque jour, les humains produisent 5 exabits (10 puissance 18 bits ) de données . Soit ce que l’humanité a produit entre sa naissance et l’année… 2003 ! Un déluge d’informations qui connaît une croissance tout aussi hénaurme puisque ce chiffre lui-même sera multiplié par 20 dans les 6 ans à venir ! Or : « Tout est en train de devenir données numériques » résume en une phrase Stéphane Grumbach, directeur de recherche à l’INRIA (Institut National de Recherche en Informatique et Automatique). Il s’ensuit que la collecte , le recensement et l’exploitation de ces milliards de données brutes (le fameux « Big Data »), ouv rent des perspectives con-si -dé-ra-bles . Dans le business existant, tout d’abord. Prenons l’exemple de la société Tesco. En ana lysant les données clients recueillies grâce à son programme de fidélité et en les croisant avec d’autres données , dont prioritairement les données… météo ! Cette enseigne de la distribution américaine prédit désormais avec une pertinence jamais atteinte les comportements d’achat de ses 16 millions de clients . Et ajuste son offre en conséquence pour des bénéfices records. L’augmentation « idéale » des gains de compétitivité ainsi obtenue dans la marge d’exploitation de la distribution est estimée à… 60 % !

 

Nouvel Eldorado…
Ce, à condition naturellement de posséder puis de sav oir « faire parler » ces données brutes . Un art qui n’en est qu’à ses balbutiements mais fait déjà le bonheur des éditeurs de systèmes de gestion de bases de données. Ils n’ont jamais autant travaillé tandis que l’on voit partout fleurir de nouvelles start-ups variant à l’infini l’utilisation possible des dites données : du prix moyen des restaurants dans le 3e arrondissement de Lyon au scan complet des appels d’offres en architecture urbaine sur les dix dernières années. En réalité, il ne s’agit de rien de moins que d’être capable de savoir pratiquement tout su r tout et également , de plus en plus , sur… tous . On comprend donc que les enjeux du Big Data ne se limitent pas au seul business et l’on voit l’apport considérable que le traite – ment de ces informations pourrait apporter à la recherche comme aux sciences , à commencer par les sciences humaines et sociales : connaissance et prévention des épidémies , compréhensi on sociologique poussée des populations , prédiction d’évènements , etc .

 

Open data
En réalité, c’est le fonctionnement de la société tout entière qui pourrait être grandement amélioré et tendre vers plus d’efficacité, de transparence. D’où le lancement fin 2011 de la campagne « Open Data » par leque l Etat et territoires s’engageaient à ouvrir et partager la majorité des données qu ’ils produisaient . Une décision suivie par les différentes administrations avec toutes les réticences internes qu’on imagine, alors même qu’il est démontré depuis longtemps que l’open data démultiplie l’efficacité de la collaboration entre les services. Mais si les fonctionnaires freinent des quatre fers, le citoyen Lamb da n’est pas davantage acquis à cette gran de cause , plus de la moiti édes Fran çais étant auj ourd’hui « open -data -sceptique ». Non pas qu’ils pensent que cela ne sert à rien de livrer ouvertement ses données personnelles ; ce qui les interrogent, c’est de sav oir à qui ce la profite ? Ne serait -ce pas , une fois de plus , aux trois géants bien connus que sont l’Etat , lesbanques et la grande distribution ?… Et encore ces trois entités ont-elles pour elles d’être tricolores et visibles. Si les gens savaient de quoi est constitué la partie immergée de l’iceberg…

 

La bande de GAFA
Mais avant les mauvaises nouvelles , la bonne . D’évidence, le Big Data , cet océan de données, est le pétrole de la sociétéde l’informati on en train de naître. Une naissance qu ’accompagne comme toujours la création de nouvelles entreprises et de nouveaux métiers : data-spécialistes, data-ingénieurs, -analystes, -journalistes, -chercheurs… une multitude de data-métiers. Qui s’épan oui ront à hauteur d’un marché estimé à 20 milliards d’euros d’ici 2016 pour une valeur globale estime à… 1 000 milliards d’euros. Pour les seules données numériques européennes ! La mauvaise nouvelle, c’est que non seulement , cette fois encore, De fait, les Américains contrôlent 72 % des 50 sites mondiaux les plus fréquentés, aux premiers rangs desquels figure en meilleure place la célèbre bande des quatre, ou bande de GAFA : Google, Amazon, Facebook, Apple. Lesquels pompent l’essentiel des données personnelles mises en ligne par les êtres humains (hormis les Chinois, momentanément protégés par leur grande muraille d’idéogrammes). Google à lui seul monopolise plus de 90 % des parts de marchés dans la rec herche sur internet.

 

Aux data , citoyen !
Pour résumer les choses simplement : NOS données , LA richesse de demain , ne nous appartiennent pas , mais sont entre les mains d’entreprises privées américaines . Et le moins que l’on puisse dire, c’est que la commission européenne en charge du dossier est que lque peu dépassée. C’est une autre commission, en charge des affaires étrangères, qui a crié casse-cou face à ce qu’elle nomme « la colonisation numérique de l’Europe ». Quant à la France agissant seule, elle a royalement débloqué un « crédit extraordinaire » de 200 millions d’euros pour assurer un « cloud* souverain ». « De l’argent public jeté par les fenêtres, clame Gilles Babinet, co-auteur d’un rapport sur le sujet pour l’institut Montaigne. Amazon investit chaque année 1,4 milliards dans l’affaire ». Ce qui lui assure 30 % de ventes supplémentaires grâce au meilleur ciblage de ses clients. Mais on l’a dit, il ne s’agit pas seulement d’argent, ni même d’économie. « La maitrise de la société de l’information aura des conséquences que l’on imagine à peine aujourd’hui », prévient Stéphane Grumbach qui rappelle que « Google possède déjà plus d’informations sur notre économie et sur les Français que l’INSEE ».
*le « nuage » de données stockées en ligne

 

L’ONU des données
A l’heure où les analystes s’accordent pour parler à propos du Big Data de l’émergence d’un Cinquième Pouvoir, il va bien falloir décider entre les mains de qui on remet celui-ci, sachant par exemple, qu’en l’état , le citoyen européen n’a aucun recours légal contre l’utilisation faite pa r une entreprise américaine de « ses » données . Il est alors savoureux de noter que c’est un vieux philosophe visionnaire de plus de 80 ans , Michel Serres , qui , parmi les premiers, a pointé la nécessité qu ’il y avait à créer un organisme indépendant , dont la vocation se rait de gérer l’ensemble des données mondiales dans l’intérêt commun de tous . Une sorte d’ONU des données .

 

Big Data : Big réservoir d’emplois
« Il est certain que le secteur du Big Data en pleine croissance ne connaîtra pas de chômage avant longtemps, explique Stéphane Grumbach. Sont naturellement concernés en priorité, les étudiants en informatique et mathématiques, tous ceux qui sont à même de développer les technologies pour les nouvelles Apps, les nouveaux usages de la société de l’information, mais également les étudiants en sciences sociales, en économie ou en sociologie comme en science politique par exemple, tant les bouleversements économiques et sociétaux sont profonds et nécessiteront de repenser nos organisations. Sachant que l’essentiel de l’activité s’opère actuellement au sein des start-ups vers lesquelles il convient donc de se tourner, mais aussi des SSII, parfois très importantes, comme Atos. A l’INRIA, nous avons démarré un nouveau projet conjoint avec l’INSA de Lyon, intitulé DICE* (Données de l’Internet au Coeur de l’Economie) qui étudie ces questions sous tous les angles, de la technique a la politique. Et nous prenons volontiers des stagiaires ! »
* https://team.inria.fr/dice/

 

JB