Ce professeur de Khâgne, penseur non-conforme, arpente des chemins de traverse philosophiques, peu fréquentés par nature. Comment prendre acte du tragique de l’existence tout en continuant à célébrer les beautés du monde sensible, notamment en ce que celles-ci constituent « l »éclat de la vérité »? C’est la ligne de crête que côtoie Bertrand Vergely, ouvert à tous les possibles, chantre de l’émerveillement.

 

Comment s’est décidée votre  vocation philosophique?

Il y a eu plusieurs déclics, tout d’abord le fait d’être né dans une famille passionnée par la culture et la vie spirituelle. J’ai ensuite eu d’excellents professeurs dans les lycées que j’ai fréquentés. Je crois que faire de la philosophie est quelque chose qui, à un moment, s’est imposé à moi, je n’ai pas eu le choix. Je suis ainsi entré en khâgne puis à l’ENS puis ai passé l’agrégation de philosophie. Au-delà de ce parcours académique, ma pensée s’est progressivement formée au cours de ma vie et j’ai appris à penser à travers l’écriture, rencontrant en elle un maître exigeant. Un professeur en particulier, alors que je préparais l’agrégation à la Sorbonne m’a donné l’autorisation de penser, pour ainsi dire. Il y avait chez lui du brio et de la profondeur ; il m’a fait me rendre compte que philosopher voulait dire être libre, développer un discours créatif, et non pas être un simple historien des idées se contentant de réciter des doctrines. Avec lui, je découvrais une parole fougueuse qui donnait beaucoup d’intensité à la philosophie et à la vie. Ce rapport extrêmement vivant  à la pensée m’a libéré. Cela faisait songer à ce qui se passait dans les cours de Maurice Clavel, où se transmettait une passion, des choses hors-du-commun, on était devant un discours quasiment oraculaire et prophétique, comme habité par une voix venue d’ailleurs.

Quelles sont les grandes oeuvres avec lesquelles vous vous êtes sentis entrer en résonance?

J’ai aimé les métaphysiciens, notamment pour cette raison qu’ils étaient alors en butte à une hostilité générale! J’ai beaucoup aimé Platon, Descartes et Kant pour cela. J’ai détesté le conformisme intellectuel de mon époque qui faisait commencer la pensée en 1789, et pour laquelle seuls les Marx, Freud et Nietzsche étaient dignes d’intérêt. Par esprit de contrepied – de rébellion contre la rébellion en somme – je me suis passionné pour ces écoles métaphysiciennes. Ce qui est d’ailleurs toujours le cas. Au-delà de la simple réaction, je découvrais un appétit de transcendance qui s’exprimait de manière rationnelle. La métaphysique se révélait une immense théologie rationnelle. Je pense que le lien avec la théologie est en réalité constitutif de la philosophie.

Il est en effet difficile dans votre cas de décorréler la recherche de la vérité de la quête spirituelle…

Mais cela a toujours été le cas en philosophie! C’est depuis que celle-ci est devenue une activité purement théorique, à prétention scientifique, qu’elle ne se situe plus dans  une perspective spirituelle, mais bien plutôt dans une organisation du pouvoir. C’était le cas chez les Grecs évidemment, mais même encore chez Descartes. Le Discours de la méthode est une quête spirituelle dans son fondement. L’anomalie va se former au moment où les théories positivistes et socialistes se livreront à une critique systématique, et alors cet aspect se retrouvera comme traduit en justice.

L’abandon de la dimension transcendante en philosophie ne remonte-t-elle pas déjà à la Renaissance?

En effet, on constate alors une volonté de philosophie purement humaine, expérience  dans laquelle l’on n’est désormais plus dans une ouverture à d’autres plans d’existence. L’idée que le monde visible puisse être lié à un monde invisible est évacuée. Jusqu’alors la connaissance était une initiation à l’invisible, qu’il s’agissait de comprendre pour l’intégrer au monde visible. Cela notamment par l’entremise du symbole. Notre culture a brisé ce lien et cette nouvelle configuration est même ce qui la caractérise. Or cette volonté exclusivement horizontale vise au pouvoir de l’homme sur la nature et la société.

Cette vision n’a-t-elle pas déjà montré ses limites, causant un manque existentiel, un douloureux défaut de sens?

Pour l’instant, on peut presque, au contraire, constater qu’elle a permis de nombreuses performances, apportant une amélioration de la condition humaine de manière assez remarquable. Mais, tout un aspect invisible souffre aussi, effectivement, de n’être plus abordé. C’est l’aspect de l’âme, dont l’évacuation génère en effet un manque chez nos contemporains. Toutefois, il ne faut évidemment pas négliger l’apport de la science, il convient de prendre très au sérieux le monde humain, le progrès social, l’avancée technologique… Nous avons en réalité beaucoup de raison mais très peu d’âme. La question est de savoir si il est possible de comprendre le monde uniquement avec la raison.

Votre pensée personnelle s’oriente selon deux pôles, d’un côté la part obscure et douloureuse de l’existence, la mort, la souffrance, et de l’autre, l’éloge de la joie, le recours à l’émerveillement…

Oui d’un côté, le désespoir, le silence de Dieu, qui semblent donner raison à tous ceux qui nient l’invisible, et par quoi j’ai commencé, pour ensuite aller vers l’inverse : le bonheur, la foi,  l’émerveillement. Je vais à la fois là où le sens est contesté, et là où il est révélé. Ce que j’ai aimé, ce sont les gens lucides sur la réalité terrible de la condition humaine, mais qui n’en étaient pas pour autant désespérés, ayant dépassé et l’illusion et le désespoir, assumant pleinement la part tragique de l’existence, et trouvant dans l’homme des forces pour aller au-delà. Il y a quelque chose d’inouï dans l’existence, dans le simple fait de vivre, et dans les mille occasions de s’émerveiller.

Ce qui est frappant en effet dans votre Retour à l’émerveillement est que vous n’y séparez jamais notre part d’ombre de la faculté de s’émerveiller…

Pour moi l’émerveillement est lié à la gratitude. Il est en effet à mon sens lié à un engagement philosophique, à une résistance à l’ingratitude, aux fâcheux. Il faut aller au-delà de sa colère, transformer ses humeurs en humour, sa tristesse en étonnement. Les philosophies du désespoir m’agacent. Notamment en Occident, où les désespérés professionnels vivent en général fort confortablement, en dépit de leurs antiennes. D’une certaine façon, moi qui suis issu d’un milieu passionné par la vie, je ne me suis jamais tout à fait remis de l’ingratitude de mon époque, du désanchement post-68. La violence du monde intellectuel dans ces années-là avait quelque chose de traumatisant. Mais il faut ici souligner que les gens désespérés posent souvent les bonnes questions, et en cela ils peuvent s’avérer utiles à la pensée philosophique. Seulement, leurs réponses sont épuisantes, révoltantes… Je pense toutefois que ce monde s’est écroulé. De ce point de vue le moment que nous vivons actuellement est historique. Ces forces révolues ne représentent plus rien, ne sont plus actives. Cela était prévisible, car elles étaient devenues trop ennuyeuses, certaines tendances intellectuelles ne sont plus audibles, à force d’ennui, de discours moralisateur. Ainsi de la pensée de gauche dont il ne restait plus que l’incantation antiraciste… Cela-dit, il faut rester sur ses gardes, car le gouffre ainsi laissé béant peut favoriser l’avènement des extrêmes. La vérité c’est que la politique doit être une spiritualité, et pas seulement quelque chose de pragmatique.Il faut être porté par un idéal, un souffle, une mystique…

Vous faites de l’étonnement et de l’émerveillement, intrinsèquement liés, le début de l’interrogation philosophique, reprenant de la sorte  les Anciens…

Aristote reprendra en effet le Téétète de Platon. L’étonnement est ce qui  consiste à se rendre compte qu’il y a du spirituel dans le réel. Ainsi les Grecs regardent les étoiles et s’aperçoivent qu’elles sont régies par un ordre. Il existe donc une harmonie plutôt qu’un chaos, d’où un premier et extraordinaire étonnement, qui est un vrai coup de tonnerre devant la révélation que tout ne se réduit pas à la matière! L’homme prend alors conscience qu’il y a deux sources de la réalité, l’une visible et plutôt chaotique, l’autre invisible et plutôt harmonieuse. Une réflexion s’amorce, chez Aristote notamment, sur l’origine du réel. Aristote est un penseur beaucoup plus profond qu’on ne le pense traditionnellement – et bien plus platonicien qu’il ne le pense lui-même, allant chercher et  trouver l’intelligence jusque dans le sensible.

La beauté est l’objet privilégié de l’émerveillement en ce qu’elle atteste selon vous  de cette réalité d’un « Tout-autre »…  Qu’est-ce qui permet d’établir ce lien?

Oui, devant la beauté, nait l’intuition qu’à côté de ce qu’il y a de plus terrible dans la vie, coexiste une dimension tout à fait extraordinaire. La beauté est l’une des manifestations de cet Inouï, de cette transcendance. Le fait même de la beauté est extraordinaire en lui-même. Et c’est de ce plaisir que procède ensuite la souffrance de constater que la beauté n’est pas omniprésente. Nous sommes confrontés à la double-nature du monde, à la fois obscur et lumineux, réalisé et non-réalisé. Or que se passe-t-il si celui-ci n’est pas réalisé? C’est qu’il est dans l’imperfection, car s’il était réalisé, tel qu’il est profondément, tel qu’il devrait être, il serait parfait. Il est comme en cours de fabrication. Le monde tangue… Il est vivant, à la fois donné et en train de se construire.  La beauté est le rayonnement de la vérité, qui est pleinement ce qui est. Le beau est la manière d’être qui fait que, quand ce qui est est  vraiment ce qu’il doit être,  il est alors plus encore que ce qui est. C’est alors plus que beau. Tout s’inscrit dans une logique de « plus que ». Tout devient torrentiel, un débordement, la « Fontaine de la Beauté » évoquée par Platon! La chose la plus difficile au monde est de se réconcilier avec la vie, de l’accepter telle qu’elle est, dans sa perfection et son imperfection. A la question « être ou ne pas être », je réponds « être ». Nous sommes alors placés devant des choses sublimes, nous guérissons et l’on peut commencer à vivre pleinement.

Vous dénoncez certaines  forces qui empêchent cette réalisation totale. Quelles sont-elles ?

Je pense que nous sommes en effet dans un monde dévoré un totalitarisme soft, un mélange de consommation et d’idéologie, dans lequel nous baignons mondialement. Cet esprit infuse totalement les médias. Celui-ci s’empare des consciences et entrave la pensée, celle qui permettrait notamment de le confondre… C’est un monde que Vlacav Havel avait très bien vu venir, sous des apparences démocratiques. Comme l’avait aussi pressenti Tocqueville, les démocraties peuvent se révéler des dictatures molles. Pour nous, cela est particulièrement perceptible à travers la pensée unique, la bien-pensance dont nous sommes tellement pétris que nous avons fini par l’oublier. C’est un tropisme très profond des sociétés démocratiques, qui sont des modèles bien évidemment souhaitables mais qui sont menacés en permanence par la dictature de l’opinion, la pesanteur collective. Certains sujets focalisent totalement l’attention, hypnotisent le public. Quelque chose prend possession des esprits. Une forme de manipulation mentale est à l’œuvre. Le conformisme idéologique ambiant est proprement ahurissant. Parfois on a l’impression de ne plus croiser que des zombies. On ne peut plus respirer tout à fait, il y a un tel formatage mental, c’est effrayant, plus aucune indépendance d’esprit. L’humour manque cruellement. Ou alors c’est au lance-roquettes. Évidemment je peux publier, m’exprimer, mais… dans les années soixante-dix, il y avait encore une liberté d’expression, une vivacité du débat intellectuel, beaucoup plus intéressant. Pour moi ce qui est intéressant, ce sont les gens qui ont une quête d’absolu. Le débat politique est sans cesse ramené à des préoccupations terre-à-terre. Nous sommes liés à l’ineffable. La politique elle-même devrait être régie par cette dimension.

Le rendez-vous philo : le crépuscule des idoles progressistes

Bibliographie sélective

 

Platon, éditions Milan, 1995

Aristote ou l’art d’être sage, éditions Milan, 2003

Le Silence de Dieu, Presses de la Renaissance, 2006

Une vie pour se mettre au monde, éditions Carnets Nord, en collaboration  avec Marie de Hennezel, 2010

Retour à l’émerveillement, éditions  Albin Michel, 2010 – réédition 2017

Deviens qui tu es, éditions Albin Michel, 2014

La tentation de l’homme-Dieu, Le Passeur éditions, 2015

Entretiens au bord de la mort, éditions Bartillat, 2015