La perception de la réalité a été profondément modifiée par les avancées de la physique fondamentale du siècle dernier. Mais il est très difficile pour un non-scientifique  de comprendre en quoi, par exemple, le temps n’est pas plus rectiligne que la terre n’est plate… Le réel est « voilé » selon Bernard d’Espagnat, fils d’artiste-peintre et scientifique de formation. Celui-ci consacre depuis plus de 50 ans son travail à dégager les implications philosophiques de cette révolution scientifique. L’étude du « comment » interroge  nécessairement  le « pourquoi »…

Bernard d’Espagnat, vous êtes à la fois scientifique et philosophe. Le développement de cette double compétence a-t-il procédé d’une volonté de vous doter du plus grand nombre d’outils possible pour tenter d’approcher la vérité « ultime »? Ou bien est-ce la nature même des apports  de la physique quantique  qui vous a mené sur le terrain philosophique ? Ce choix des moyens au service de votre quête de Vérité a-t-il été  influencé par votre éducation ?
Je crois avoir découvert – mais seulement assez récemment – ce qui m’a poussé à cette quête de vérité dont vous parlez. Mon père était peintre, vous l’avez dit. Ses camarades avaient pour noms Bonnard, Signac, Valtat, ou encore Maurice Denis, tous, comme lui, convaincus que leur art, s’il est un jeu, est aussi bien plus qu’un jeu. Qu’il est la quête d’un Beau mystérieusement doté d’une haute valeur en soi. Ce que, dans mon raisonnement enfantin, j’identifiais à la recherche de quelque supérieure Vérité. Mais l’enseignement reçu au lycée ouvrait sur des perspectives bien différentes. Lorsqu’il y était question de vérité il s’agissait toujours de vérités scientifiques, et de cet enseignement là, qui me séduisait par son côté rationnel, j’étais aussi fort récepteur. Cette tension entre deux approches (pour moi toutes deux convaincantes !)  du vrai et du réel me dérangeait et m’inspira le profond désir de la résorber. C’est alors, vers les dix-sept ou dix-huit ans je crois, que je lus le beau livre “Matière et lumière” de Louis de Broglie, qui fut pour moi l’élément déclencheur. Le désir en question m’orientait vers la philosophie mais pas vers une philosophie exclusivement nourrie d’elle-même puisqu’il me fallait explorer à fond les perspectives ouvertes par la physique quantique. Je devins donc physicien théoricien.

 

 

Quelles sont les avancées scientifiques  portant le plus à conséquence philosophiquement ? Concernent-elles la nature du temps ?  Le fait, par exemple, de comprendre la matière non plus seulement comme une somme de particules mais simultanément comme un phénomène ondulatoire, vous amène à reconsidérer la vision bergsonienne de la durée, invalide aux yeux d’une grande partie de la communauté scientifique.
Ma réflexion sur la physique quantique, dont le fait que vous mentionnez est l’un des aspects les plus significatifs, m’a conduit en effet à ce type de révisions.  Mais seulement au bout d’un long cheminement d’idées que, je l’espère, nous pourrons survoler. Il faut, voyez-vous, prendre d’abord conscience de ce que la situation est la suivante. A l’heure actuelle, grâce principalement à cette physique quantique, nous rendons compte quantitativement de tous – je dis bien tous – les phénomènes physiques auxquels on a habituellement affaire, plus une énorme quantité d’autres, que nos expériences nous révèlent. Ce à quoi il faut ajouter que l’étude de son formalisme – de ses équations – nous a permis d’en découvrir maints autres, tels le phénomène laser, et que jamais jusqu’à présent les règles de calcul découlant de ce formalisme n’ont conduit à des prédictions démenties par l’expérience.  Prodigieux est donc le pouvoir de cette physique quantique.Et c’est bien pour cette raison là que nous la prenons au sérieux ! Si ses capacités à faire des prédictions confirmées ensuite par l’expérience n’étaient pas telles, on l’aurait jetée aux orties. Pourquoi ? Eh bien tout simplement parce que dès que l’on tente d’exprimer par des mots les règles de calcul dont je viens de parler on est conduit à formuler des vues qui frisent, vraiment, l’absurdité. Tenez, quand vous avez parlé de comprendre la matière simultanément comme constituée de particules et comme étant un phénomène ondulatoire vous en avez évoqué  une. Car qu’est-ce qu’une particule ? C’est, à tout le moins, quelque chose qui, à chaque instant, est localisé dans une petite région de l’espace. Et qu’est-ce qu’une onde ? En soi, c’est à tout le moins un phénomène étendu. Donc une particule ne peut être une onde et une onde ne peut être une particule, CQFD. Et pourtant, quand nous cherchons à déchiffrer le formalisme quantique, ou plus simplement quand nous tentons d’analyser une expérience aussi simple que celle archi-connue sous le nom de « fentes de Young », nous sommes quasi invinciblement amenés, si nous aspirons à nous représenter la particule, à lui attribuer à la fois les deux aspects dont il s’agit !Alors, la solution ? Eh bien, si par là on entend une vue des choses qui ferait l’unanimité (j’entends, des experts) il faut bien dire qu’on ne l’a pas. Aussi les physiciens continuent-ils,  partout de par le monde, à s’intéresser au problème. En France, en particulier, plusieurs séminaires ou « groupes de travail » en discutent très activement (à l’Institut j’en anime actuellement l’un d’eux).

 

Ainsi, si toutes ces avancées ont levé une partie du voile, elles ont, semble-t-il, surtout révélé l’immensité de la partie qui nous reste cachée. Le réel est-il connaissable, même seulement conceptualisable? Si le tableau fidèle de ce qui existe n’est imaginable que sous forme d’équations mathématiques, la vérité restera-t-elle donc inaccessible au commun, aux non-scientifiques ?
Juste une réserve concernant les mots « qui nous reste », qui suggèrent, à tort selon moi, que connaître le réel en soi ne serait qu’une question de temps. À mon sens, la physique actuelle soulève la question radicale que vous avez posée : « le réel est-il connaissable ? ».
Car plus j’ai étudié la physique quantique plus je me suis aperçu que des difficultés du type de celle que nous évoquions y surgissent à chaque étape. Un exemple (et non des moindres).  Lorsque je travaillais au CERN, dans les années soixante, j’avais parmi mes collègues un très sympathique physicien irlandais nommé John Bell intéressé comme moi par les problèmes fondamentaux et qui, à sa propre surprise, démontra :- d’une part que, sous l’hypothèse que la théorie einsteinienne de la relativité décrit, correctement, des événements qui sont réels les résultats de certaines expériences de corrélation à distance satisfont nécessairement à certaines inégalités ; – et d’autre part que, sous l’hypothèse que la physique quantique fournit toujours des prédictions correctes ces mêmes inégalités doivent être violées ! L’une au moins de ces deux hypothèses était donc nécessairement erronée. Des expériences – délicates – furent donc entreprises de par le monde pour savoir si les inégalités en question étaient ou non violées ; avec le résultat qu’elles le sont (obtenu pour la première fois sous une forme incontestable à l’Institut d’Optique d’Orsay par l’équipe d’Alain Aspect). Résultat qui, on le voit, indépendamment cette fois de la physique quantique, suggère très fortement qu’il est faux de considérer la théorie de la relativité comme décrivant correctement des événements qui sont réels, c’est à dire qui se produisent tels que nous les voyons mais indépendamment de la connaissance que nous en prenons.
Faut-il en conclure que cette théorie  doit être abandonnée ? La question est aujourd’hui prise au sérieux. Il se peut, après tout, que la relativité ne soit pas « le mot de la fin ». Mais elle est à ce point utile pour expliquer tantde phénomènes différents qu’on ne voit pas comment on pourrait s’en passer. Heureusement, il existe une « porte de sortie ». En fin de compte, en effet, ce qu’il y a de sûr concernant ces phénomènes là – comme tous les phénomènes en général – ce n’est pas qu’ils existent « en soi », c’est qu’ils sont perçus par nous tous. Or il a été démontré que, nonobstant la violation dont il s’agit, le formalisme quantique ne permet pas de transmettre plus vite que la lumière des informations – par exemple sur ce qu’on perçoit- ce qui, après tout, est l’idée centrale de la relativité. Il semble donc qu’une manière de « sauver » l’essentiel de celle-ci, soit, simplement, de la centrer sur cette notion d’information, autrement dit d’abandonner le réalisme. De considérer, dans le sillage de penseurs tels que Kant ou Henri Poincaré, que les phénomènes ne sont que des représentations – intersubjectives certes, c’est à dire les mêmes pour nous tous, mais infidèles au point de ne pas permettre une remontée à l’original – d’une réalité ultime qui ne nous est pas accessible. Qui, peut-être, comme vous le dites, n’est même pas conceptualisable. Personnellement, c’est dans cette direction que, sur le plan philosophique, ma réflexion s’est, depuis longtemps, engagée. Et rassurez-vous : cette conception ne suppose aucunement quelque supériorité, par rapport au vulgum pecus, d’une caste de physiciens théoriciens qui jouiraient seuls de la connaissance du réel ultime. Car dans la conception en question les équations ne donnent accès qu’aux phénomènes. Elles permettent de prévoir ce qui sera perçu par nous, elles ne décrivent pas la réalité ultime sous-jacente, qui, à nous tous, reste cachée ou, tout au moins, extrêmement voilée.

 

 

La physique quantique semble par là emmener le débat sur le terrain métaphysique. Bat-elle en brèche le matérialisme? Les travaux de Pauli ont ainsi été rapprochés de la spiritualité orientale, ce qu’on l’a pu résumer par l’expression de « Tao de la physique »…
Dans ce domaine soyons prudents. Telle qu’elle se présente aujourd’hui il me paraît clair que la physique ne débouche de façon certaine sur aucune métaphysique particulière. Toutefois elle nous apprend quand même beaucoup, car si elle ne peut pas dire ce que le « fond des choses » vraiment est, en revanche elle n’est pas muette sur ce qu’il n’est pas. Et en particulier elle élimine un certain matérialisme scientifique que, du temps de la physique dite « classique » elle paraissait favoriser et qui reste encore très vivace. Malheureusement les philosophes qui jugent utile de prendre en considération l’évolution des idées en science ne sont pas chez nous très nombreux. C’est pourquoi, par exemple, tel ou tel d’entre eux (je ne le cite pas nommément car il s’exprime manifestement en toute bonne foi sur la base de ses connaissances) a-t-il pu suggérer que ce fond des choses (qu’il appelle « matière ») est de nature physique c’est à dire (selon lui) « comparable, mais bien sûr pas identique, à l’expérience que nous avons, au niveau macroscopique, des corps ou des forces que nous appelons matérielles ». Or s’il est une chose que la physique actuelle pense pouvoir affirmer avec assurance c’est bien, tout au contraire, que si ce fond des choses existe il n’est en rien comparable à notre expérience au niveau macroscopique ! De sorte qu’aux yeux des physiciens la notion même de matière est en train de devenir au moins aussi nébuleuse que ne l’est, à ceux de certains neurologues, celle d’esprit. Cela est important car aussi longtemps que le matérialisme a paru conciliable sans heurts avec l’expérience il était normal, pour un esprit rationnel, d’y voir une élucidation simple et crédible du fond des choses, reléguant dans la catégorie des tentatives dépassées les constructions fragiles des religions et des philosophies. Ce qui fait que sa chute rouvre la possibilité d’accorder du crédit à ces dernières. Mais attention ! J’estime qu’en la matière la science fournit quand même une sorte de démarcation (vague mais précieuse) entre ce qu’on peut croire (comme l’on croit à la parole d’un ami, c’est à dire par opposition à « savoir prouver ») et ce qu’on ne peut pas, sérieusement, croire (démarcation qui, au reste, est totalement différente de celle que le sens commun et la vie courante peuvent suggérer).

 

 

Ce que vous disiez tout à l’heure quant aux difficultés auxquelles se heurte le réalisme en physique  pose la question de l’accès à la vérité : la science est-elle la voie la plus efficace? L’art et la poésie ne peuvent-ils constituer des moyens privilégiés, en ce qu’ils permettent de donner à ressentir la part invisible, non-réductible aux calculs mathématiques? Dali parlait d’une dimension quantique de sa peinture, Proust – influencé par Bergson – a réussi à traduire  une perception unique du temps… La question se pose autant du point de vue de l’investigation que de la restitution de la Vérité.
Sur le cas de Dali je ne me prononcerai pas ! Mais, cela dit, si vraiment la science ne peut plus soutenir que le fond des choses est rationnellement accessible et qu’elle seule est qualifiée pour, quelque jour, y accéder, alors, oui, il devient non absurde de conjecturer que concernant l’art et la poésie ce que vous venez de dire est vrai. Que n’est pas illusoire la  conviction intime, éprouvée par nous quelquefois, que les émotions suscitées par la très belle musique ou certains poèmes majeurs, ou même par une simple sensation comme dans les situations décrites par Proust, ouvrent comme une fenêtre vers une sorte de saisie du vrai. Et, pour répondre – enfin! – à votre question du début, ceci vous explique peut-être pourquoi par exemple, bien que physicien, je ne peux récuser comme illégitimes les intuitions bergsoniennes concernant le temps ressenti.

 

Bibliographie non-exhaustive :
Un atome  de sagesse, Editions du Seuil, 1982
Le Réel voilé,  Bernard d’ Espagnat, Fayard, 1994
Traité de physique et de philosophie, Bernard d’ Espagnat, Fayard, 2002.
Candide et le physicien, Claude Saliceti, Bernard d’ Espagnat, Fayard, 2008

 

Hugues Simard