[École d’ingénieur]

Anne Beauval, directrice de l’École des Mines Nantes, reste une exception dans un milieu fortement masculin qui ne compte que 20 % de femmes ingénieures (hors école d’agronomie). Elle revient sur les inégalités encore en vigueur dans le secteur.

Quel constat faites-vous de cette inégalité aujourd’hui : écart de salaires, place des femmes au sein de la hiérarchie des entreprises ou des écoles… ?

C’est effectivement un milieu où l’on observe des disparités significatives. Elles existent en matière de rémunération effectivement (environ 20% de moins pour une femme cadre en moyenne en France selon une enquête de l’APEC de 2013, 7% de moins à l’embauche pour les ingénieures diplômées en 2014 selon l’enquête de la Conférence des Grandes Ecoles), sachant que ces différences tiennent en partie aux orientations plus fortes des jeunes filles vers des secteurs d’activités aux salaires moins attractifs (agro-alimentaire par exemple).

Le nombre de femmes dans des postes à responsabilité reste également faible et évolue très modestement : de l’ordre de 10% si l’on prend le microcosme des directeurs/directrices d’école d’ingénieurs, pour ne citer qu’un exemple. La situation évolue lentement dans les entreprises, mais elle évolue favorablement cependant.

Le nombre de femmes dans des postes à responsabilité reste faible

Face à cette réalité, et au regard de votre propre expérience, quelles opportunités d’évolution s’ouvrent concrètement aux jeunes femmes ingénieurs une fois qu’elles sont diplômées et en poste ?
Les jeunes diplômées ont les mêmes opportunités que leurs collègues masculins, à condition de ne pas s’autocensurer et de ne pas hésiter à secouer quelques stéréotypes. Elles peuvent tout aussi bien progresser dans leur carrière.

De même, selon vous, en vous rapportant également à votre expérience personnelle, quels sont les apports clés de la mixité femmes – hommes en entreprise ou dans la recherche ?

A la base, les femmes représentent 50% de la matière grise de l’humanité… et cela vaut pour la France aussi. Je pense donc que la mixité a déjà pour principal intérêt de doubler le vivier des compétences mobilisables dans une entreprise ou dans l’enseignement supérieur et la recherche. Par ailleurs, la diversité est toujours une grande source de richesse, car elle permet de confronter des points de vue différents, et cela vaut aussi pour la mixité femmes – hommes.

Au sein de l’École des Mines ou de votre entreprise actuelle, quels leviers ont été mis en place – le cas échéant – pour tendre vers plus de mixité et favoriser ainsi l’intérêt des jeunes filles pour ces études ?

Nous avons en moyenne un peu moins de 30% de jeunes filles dans le cycle ingénieur généraliste

Nous avons en moyenne un peu moins de 30% de jeunes filles dans le cycle ingénieur généraliste, et ceci avec un spectre thématique Sciences et technologie de l’information / Sciences pour l’ingénieur, ce qui signifie que nous sommes au moins au-dessus des taux de notre vivier de recrutement, grâce en particulier à l’image généraliste de l’école. Sur le recrutement par concours, il y a peu de leviers possibles.

Par contre, nous intervenons ponctuellement pendant la formation : sensibilisation (par exemple le prix Excellencia cette année pour le numérique), compléments de formation sur la négociation de la rémunération (nous avons 0,5% d’écart de rémunération femmes – hommes sur la dernière promotion). Je crois également à la valeur de l’exemple, car il est plus facile de se projeter quand on peut s’identifier à des modèles accessibles.

De même, à l’international, que ce soit en entreprise ou au niveau de la politique internationale de l’école, les ingénieures françaises vous semblent-elles bien formées et tout à fait compétentes par rapport à leurs homologues étrangères et étrangers ?

Je ne vois aucune différence entre les ingénieurs et les ingénieures français sur ce point, je ne vois d’ailleurs pas pourquoi il y en aurait.

Avec le recul qui est le vôtre, quel message souhaiteriez-vous adresser aux jeunes étudiantes et étudiantes ingénieur pour les aider à appréhender au mieux leurs études mais surtout leur carrière, et aux jeunes étudiants pour qu’eux aussi favorisent cette mixité ?

Les messages sont assez simples : ne pas s’auto-censurer dans leurs aspirations ; ne pas accepter les schémas mentaux mais réagir, avec humour au besoin, ce qui nécessite déjà de savoir les identifier ; ne pas écarter les réseaux féminins même si elles n’iraient pas spontanément vers eux ; s’attendre à ce qu’on leur demande probablement un peu plus que leurs collègues masculins. Aux jeunes étudiants, qu’ils sachent remettre en cause un certain nombre de stéréotypes qui sont ancrés parfois à une telle profondeur que peu en sont conscients.

Violaine Cherrier