Une autre activité des membres du Prix : réfléchir à l’avenir du livre sur support papier

Le Prix vise à récompenser un livre écrit par un auteur francophone en début de carrière littéraire, non encore primé, et qui met en lumière des enjeux de société à résonance actuelle. Les jurés sont à la recherche d’ouvrages susceptibles de toucher en particulier un public jeune et étudiant, de les faire réfléchir, ou de leur donner à voir notre société d’une manière originale, sans négliger le style bien sûr. Les 20 jurés de l’édition 2011 ont désigné les deux premiers livres en lice pour la sélection du Prix Littéraire des Grandes Ecoles. Voici deux critiques écrites par les jurés du Prix, qui vous amèneront, nous l’espérons, à la lecture de ces ouvrages !

Michaël Roy, juré de l’ESCP Europe, pour « De lait et de miel »

« L’idée de regarder en arrière seulement parce que la mort est proche me désole. » C’est pourtant bien un dernier regard que le narrateur de De lait et de miel jette sur sa vie, en forme de confession à son fils Gabriel. Dernier quart d’heure pour cet immigré roumain installé en France; juste le temps de brasser une dernière fois des souvenirs qui parfois se refusent, parfois hantent, comme celui d’un train quittant la gare de Budapest avec à son bord un ami cher qu’on ne reverra plus. Qu’est-ce que la mort pour un vieil homme qui l’a côtoyée tout au long de sa vie, sa mort à lui, déclarée certaine alors qu’il est atteint du typhus quelques mois après sa fuite de Temesvar, ou celle qui un beau jour s’abat sur l’un de ses enfants ? Peu de chose. C’est cette familiarité qui explique le ton sobre et distant du narrateur. Sans jamais céder à la nostalgie, celui-ci s’efforce de mettre de l’ordre dans les temporalités entremêlées de son existence passée, nous conduisant par-là même du Banat roumain à Bar-sur-Aube. Car son drame est aussi le drame d’un déplacement, à travers une Europe prise de convulsions, d’un exil sur lequel il faut reconstruire, d’un déracinement qui toutefois offre la possibilité (illusoire ?) d’une vie enfin apaisée, une vie « de lait et de miel ». Poignante leçon de mémoire et d’oubli, le second roman de Jean Mattern séduit par sa justesse, sa minutie, et son élégance triste.

Claire-Marie Foulquier- Gazagnes, jurée de Sciences Po pour « Du plomb dans le cassetin »

« Cassetin ». Ce mot fleure le temps de la France ouvrière, celle où l’on est syndiqué à tendance communiste ou anarchiste selon le corps de métier, celle où l’on dit qu’on « débauche » pour finir la journée de travail, celle où l’on collectionne les trains électriques en se rêvant conducteurs. Une France aux accents des Tonton Flingueurs. Victor en est le représentant avec son verbe fleuri, son œil dans les seins de Chantal plutôt que sur les fautes des nécrologies dont il est correcteur et sa langue tapissée du petit verre de rouge qu’il ne se refuse jamais. Tellement représentant que le journal syndicat Le Marbre lui propose d’écrire un article sur sa condition. Et c’est plutôt laborieux pour celui qui corrige plus qu’il n’écrit. « Je travaille de nuit comme correcteur de presse dans un grand journal régional » est la première phrase qui ouvre les dix premiers chapitres comme autant d’essais avortés. Mais le rythme s’affole, la machine se grippe. Un véritable pétage de plomb, que n’explique seul le saturnisme. Par [une] dernière folle charge, Jean Bernard-Maugiron illustre le testament d’un ouvrier du livre condamné par l’informatisation. Le style naïf et léger des premières pages s’assombrit peu à peu, à mesure que le rire tourne à la gêne. Une belle manipulation du lecteur pour un livre qui cultive l’art rare de la finesse dans la caricature.

 

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