Si les fonctions et les missions de l’ingénieur ont été définies et étudiées, voire régulées par différentes institutions comme l’ordre des ingénieurs au Québec, ou l’IESF, l’attente que la société a des nouveaux ingénieurs semble évoluer dans un contexte mondial globalisé et où la techno-science suscite autant d’espoir que d’inquiétude.

Compétences et missions
Bien sûr, l’ingénieur exerce des responsabilités, résout des problèmes de nature technique faisant appel aux règles de l’art, communique, assure la qualité de ses travaux, gère le risque technique, les équipes et les activités techniques. Pour exercer ces missions l’ingénieur acquiert des compétences au cours de sa formation et tout le long de sa vie professionnelle. Mais il suffit d’un aperçu attentif sur la maquette pédagogique d’une formation d’ingénieur ou sur le profil de compétences pour se rendre compte de l’attente énorme de la société vis-à-vis de ses ingénieurs. De l’analyse transactionnelle à la théorie du chaos, de l’expression personnelle à la mécanique des fluides, des langues vivantes à la haute technicité, sans oublier le sport obligatoire, on demande beaucoup aux formations d’ingénieur et à leurs élèves. Le résultat parfois est un saupoudrage des connaissances et une acquisition trop partielle des concepts et outils, même de base. Comment former à une si grande diversité de compétences, comment se former et être performant dans des manifestations aussi différentes que les mathématiques pures et la gestion des équipes ? Pourtant, l’attente d’individus aussi forts techniquement que « humainement » est une pression constante sur les ingénieurs en herbe. Absentéisme, dilettantisme, bizutage, même en cas de réussite aux examens sont de plus en plus mal acceptés par une société qui attend beaucoup, parfois même le salut, de ses élites de technologues.

 

Innovation et humanité
Le contexte globalisé de l’économie et de l’industrie conduit d’ailleurs la société dans les pays développés à solliciter de l’ingénieur une activité d’innovation technologique et industrielle croissante. On s’étonne aujourd’hui que si peu d’ingénieurs créent des entreprises et déposent des brevets. Et l’on exige des projets qu’ils mènent, qu’ils respectent des critères environnementaux et sociaux élevés, ainsi que des normes de qualité, en plus bien entendu des règles de l’art, déjà bien complexes dans certains domaines. L’autisme reproché mais toléré aux « bêtes à concours » qui intégraient les classes préparatoires pour conformer les élites n’a plus cours à la sortie des écoles. Le métier de l’ingénieur ne se conçoit plus du tout, aux yeux de la société, sans une forte composante éthique, écologique et humaniste. Le paradoxe étant que les contraintes économiques et financières pèsent de plus en plus dans un contexte concurrentiel global, l’ingénieur doit faire à prix moindre, mieux en termes de sécurité, qualité et humanité.

 

Responsabilité sans limites
A la grande diversité des compétences s’ajoute de façon croissante une attente quasi-irrationnelle de la société envers l’ingénieur en termes de responsabilité. Les jugements des prévisionnistes sismiques lors du drame de l’Aquila ou celui des concepteurs du Concorde après la fin tragique de l’aventure du vol supersonique commercial ont mis en évidence l’attente énorme en termes de principe de précaution pesant désormais sur les ingénieurs et les scientifiques. Exercer dans les règles de l’art n’est plus, aux yeux de certains tribunaux, une conduite suffisamment exemplaire pour exempter le concepteur des conséquences de son œuvre. Or ces règles de l’art condensent le savoir et le savoir-faire accessible à un moment donné (durabilité ?)  ; la société semble attendre que la prise en compte de l’inconnu ou de l’improbable fasse partie des règles de l’exercice de la profession. Fukushima a résisté à un séisme d’intensité 9 mais aurait dû être conçue pour supporter une vague de 15 mètres de haut. Malheureux ingénieurs qui n’avaient prévu que des vagues de 5 mètres… seulement, en essayant de combiner au mieux performance, risque, coût et connaissance.

 

Par Luis Le Moyne, Directeur de l’ISAT