Dieudonné Abboud

Dieudonné Abboud

L’homme connecté
Autrefois une vision futuriste, « l‘homme connecté » est désormais devenu réalité. Aujourd’hui, nous sommes presque tous connectés à internet en permanence via nos smartphones et autres « wearable techologies ». L’information est générée puis transmise quasi immédiatement – ce qui la rend accessible de partout. Les médias n’ont plus le monopole de cette information, puisqu’elle est aussi le fruit d’un échange collaboratif en réseaux provenant de cette communauté d’internautes qui ne cesse de croître. Cela conduit à une situation inouïe : l’individu connecté, en l’occurrence l’apprenant, se dédouble en quelque sorte, il est ici (en salle de classe) et ailleurs (publiant sur sa page Facebook, par exemple) au même moment. L’impact sur la concentration est inévitable et se ressent fortement chez cette nouvelle génération d’élèves que l’on appelle « Digital Natives » puisqu’ils ont grandi avec un accès à internet dans cette nouvelle ère numérique. La motivation, elle, n’en sort pas indemne car l’approche classique fondée sur des cours magistraux ne jouit plus de l’adhésion des « Digital Natives » qui se trouvent dans état passif alors qu’ils ont à leur disposition des ressources énormes disponibles à tout moment. La tentation de décrocher est alors forte : l’expérience nous montre au quotidien beaucoup d’absentéisme dans les amphis mais aussi des élèves présents, souvent connectés et peu intéressés par les cours.

 

La prédominance de la technologie
Ajoutons que, à l’ère du numérique, la formidable entreprise scientifique-technique- technologique lancée depuis le début du vingtième siècle voit sa chaîne de valeurs se densifier au niveau de la couche technologique dont le numérique symbolise l’aboutissement. Ainsi, on a l’impression que la science (dite fondamentale) commence à s’enfouir sous cette dernière couche supportée par des techniques de plus en plus « virtualisées ». Et, dans ce paysage technologique où l’ordre des choses paraît être commandé par les aspects fonctionnel et utilitaire, la causalité semble relever de l’ordre du mystère ou, dans les meilleurs des cas, du superflu. C’est pourquoi on voit, en regard, se développer chez les « Digital Natives » la curiosité, les aptitudes et les compétences de type fonctionnel alors que la curiosité centrée sur l’aspect causal, qu’on remarquait auparavant les jeunes, se trouve en net recul. Tout cela n’est pas sans rapport avec leur manque d’adhésion à l’enseignement classique.
De plus, au même titre que les médias, les professeurs ne sont plus les gardiens uniques du savoir. Entre 2000 et 2007, les données informationnelles ont doublé, grâce, entre autres, au numérique. En parallèle, la connaissance se trouve augmentée par des procédés algorithmiques générateurs de nouvelles connaissances (les données massives et leur traitement.) Les élèves ont accès désormais à tout ce qu’on peut leur apprendre en ligne (sans les explications et le suivi précieux que les professeurs apportent en présentiel, bien entendu).

 

De nouvelles façons d’apprendre et d’enseigner
Les modes d’apprentissages ont changé de manière significative ces dernières années, et ce en parallèle de la démocratisation d’internet dans les maisons et les institutions. En effet, les écoles et universités ne sont plus les seuls lieux exclusifs où l’on peut apprendre. La technologie offre un accès au savoir ininterrompu, partout et n’importe quand. Les données numérisées sur la toile forment ainsi une source de savoir incommensurable, enrichie quotidiennement en réseau par des utilisateurs d’internet. Cette situation engendre, via le travail en réseau, une sorte de connaissance collective qui sort du schéma classique encore valable il y a une trentaine d’années. La relation « maître-élève » (avec des cours magistraux et des travaux dirigés) qui faisait foi auparavant, chez les générations précédentes, subit un profond changement, pour laisser progressivement la place à davantage d’encadrement et d’accompagnement dans la construction autonome des connaissances. Par conséquent, les modes d’enseignement évoluent – lentement mais sûrement – pour répondre à cette nouvelle dynamique, afin d’éviter le déphasage entre l’enseignement classique et les nouveaux usages et modes d’apprentissage induits par le numérique.

 

L’ISEP et ses digital natives
L’école a témoigné de ces nouveaux comportements chez ces élèves qui ont grandit avec internet. Leur concentration et leur motivation ont diminué (ou simplement changé) de manière significative, à cause des raisons mentionnées précédemment. L’écart entre ces « digital natives » et les élèves qui ont remplit nos rangs par le passé est considérable, et nous avons dû réagir pour nous adapter à eux.
La plupart de nos élèves entrent en cycle ingénieur après une classe préparatoire dont l’enseignement est par définition très classique et fortement orienté vers l’abstraction. Ils souhaitent donc du concret lorsqu’ils commencent leurs études d’ingénieurs. L’ISEP, ces dix dernières années, a remis en cause sa pédagogie afin de rendre plus harmonieux les rapports enseignement / apprentissage, et ce de plusieurs façons :
La coupure pédagogique, qui fait office de passerelle entre la fin du cycle préparatoire et l’entrée en cycle ingénieur. Ainsi, durant les premières semaines du cycle ingénieur, l’enseignement est suspendu afin de donner une large place aux élèves à la découverte du monde de l’entreprise avec des focus sur les secteurs, les métiers, les fonctions et les compétences associées. Cela leur permet de se positionner en tant que futur ingénieur dans son environnement de travail. Cette ouverture est assurée par une série de visites en entreprises, de témoignages par des professionnels et des conférences orientées « secteurs d’activité ».
L’Apprentissage par projet, une nouvelle méthode d’enseignement qui permet à l’élève d’acquérir les connaissances et compétences nécessaires au travers d’un processus de construction en situation avec beaucoup d’autonomie et de travail en groupe. Autrement dit, les élèves réunis en petits groupes de 6, travaillent autour d’un projet à finalité pédagogique s’inspirant du travail en mode projet au sein des entreprises. Encadrés par un enseignant-tuteur qui structure les acquis, les élèves travaillant en équipe deviennent véritablement acteurs de leur propre formation.
Le E-learning permet d’accommoder les emplois du temps des élèves et d’apporter une aide à l’enseignement en présentiel. Il est utilisé dans le domaine technique pour des enseignements portant sur les réseaux informatiques. Les apprentissages par e-learning sont complétés par des travaux de laboratoires mettant en oeuvre les acquis théoriques. Il est aussi utilisé dans les cours de langues comme complément aux cours habituels visant à corriger des insuffisances de natures diverses (grammaticale, orale…).
– Dernièrement, un nouveau programme post-bac a été conçu à l’ISEP afin d’apporter de nouvelles solutions à l’apprentissage chez les digital natives : le CII (Cycle Intégré International). Il s’adresse aux intelligences qui veulent ajouter une forte dimension internationale à leur formation et qui ne souhaitent consacrer les années préparatoires à des enseignements essentiellement abstraits, mais qui sont à la recherche d’applications concrètes des connaissances acquises. Ces profils existent bel et bien et ont été longtemps oubliés. Le but est de les amener vers la science à travers la technologie (ainsi, une plateforme robotique a été déployée pour des projets pluridisciplinaires impliquant les sciences fondamentales, l’informatique et la robotique). Nous avons conçu ce programme afin de mieux prendre en compte les caractéristiques de ces digital natives, et de les amener à mieux apprendre et plus efficacement. Grâce aux dispositifs mis en place à l’ISEP pour répondre aux besoins des nouvelles genérations, nous avons constaté plus de motivation de leur part, de l’ouverture d’esprit et un travail efficace, que ce soit de façon autonome ou en groupe.

 

Par Dieudonné Abboud, directeur de l’enseignement de l’ISEP