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Vik Muniz, un des artistes contemporains brésiliens les plus connus de notre époque, est parti à la rencontre de ramasseurs de déchets recyclables, ces « Catadores » des favelas de Rio de Janeiro afin de saisir leur désespoir et les entraîner dans une aventure artistique et humaine à part entière, en les faisant passer « de la poubelle au musée ».

 

Portrait d’Irma, la cuisinière de Gramacho, dans l’atelier de Vik Moniz

Portrait d’Irma, la cuisinière de Gramacho, dans l’atelier de Vik Moniz

 

A la rencontre des Catadores de Gramacho
Il faut s’imaginer l’odeur putride, le fracas des déchets déversés par les bennes à ordures, les cris perçants des oiseaux venus se nourrir. Il faut s’imaginer des tas et des tas de déchets qui s’amoncèlent à l’horizon. Jardim Gramacho est – triste palmarès – la plus grande décharge à ciel ouvert du monde, située dans la banlieue de Rio de Janeiro. Ce sont ses Catadores qui se chargent de ce que la population et les services sanitaires n’ont pas encore intégré : le tri sélectif. Ces 3 000 ramasseurs de déchets recyclables vivent directement dans la déchèterie, recyclant 200 tonnes de déchets par jour, 16 heures durant, pour un salaire quotidien de 20 à 25 dollars. 13 000 personnes sont indirectement dépendantes de cette activité. Ces hommes, femmes, enfants qui vivent de l’autre côté de notre système de consommation, souffrent d’un fort rejet social en plus de conditions de vie extrêmement difficiles. Pour autant ils font preuve chaque jour d’une incroyable humanité. Ils sont le maillon inconnu mais vital de cette longue chaine de recyclage. Parmi ces gens à la fois si solides et si démunis, chacun a sa propre histoire à raconter. Valter, le plus âgé, recycle des ordures depuis tout petit et en est fier car sinon, dit-il, « tout cela polluerait les rivières et les sols ». Tiao, plus jeune, a créé un syndicat pour défendre leurs droits, construire une bibliothèque grâce aux livres retrouvés dans les bennes, ou encore remonter le moral des travailleurs. Irma a ouvert un petit restaurant au milieu de la décharge. Suelem, mère célibataire de 18 ans, a choisi le ramassage des ordures plutôt que la prostitution, afin de gagner assez d’argent pour loger, nourrir et éduquer ses trois enfants dans des conditions décentes.

 

Une oeuvre au croisement entre photographie et aventure humaine
Vik Muniz a rencontré les Catadores et a fait leurs portraits à Gramacho. A partir de ces clichés, projetés sur le sol de son atelier, il donne vie, avec ces mêmes Catadores, à un assemblage de déchets en recréant les contours des portraits initiaux. En prenant le résultat final en photo, Vik Muniz transforme ces rebus en une création visuelle à partir d’objets habituellement rejetés hors de vue. La caméra de Lucie Walker a suivi l’artiste pendant 3 ans, afin de capturer son travail de bout en bout, de la rencontre des Catadores à Rio, à la vente aux enchères de ses oeuvres à Londres. Son film, Waste Land, propose une réflexion sur la responsabilité de l’artiste envers son environnement et sur l’idée utopique qu’une oeuvre peut parfois changer une vie. Sorti en salles l’an dernier, il a reçu depuis une quinzaine de prix à travers le monde et a été sélectionné pour l’Oscar 2011 du meilleur documentaire. Finalement, cette expérience humaine aura rapporté 250 000 dollars, reversés aux Catadores afin qu’ils puissent construire leurs maisons. Une bibliothèque, ainsi qu’un restaurant et un centre de ressources ont également pu être construits. L’exposition de ces portraits au Musée d’Art Contemporain de Rio a été vue par 1 million de personnes. Un record, juste derrière l’exposition Picasso.

 

A propos de Vik Muniz
Né en 1961 dans une favela de São Paulo, Vik Muniz reçoit une balle dans la jambe à l’adolescence en s’interposant dans une bagarre. Grâce à l’indemnisation qui lui est reversée il part à New York, où il vit et travaille depuis. Ces oeuvres son aujourd’hui devenues mondialement célèbres. C’est un artiste humaniste, utilisant son art pour dénoncer des injustices et se servant de matériaux incongrus en lien avec le message qu’il veut faire passer, pour construire son oeuvre.

 

Une initiative qui a porté ses fruits ?
La sortie de Waste Land au Brésil a interpellé, choqué. Si certains ont pensé qu’il s’agissait d’une fiction, nombreux sont ceux ayant ressenti un profond malaise face à cette réalité invisible mais si proche de leur quotidien. Les Catadores ne sont désormais plus ignorés. Voulant aller plus loin, cette initiative a cherché à réinventer leur vie, à leur donner l’envie de se battre pour faire reconnaître leur compétence en matière de tri sélectif, alors que des mesures favorisant la gestion des déchets entrent actuellement en vigueur au Brésil. Tiao est depuis devenu consultant pour Coca Cola. Mais beaucoup n’ont pas encore eu cette chance.

 

Marianne Pallez
Etudiante en double diplôme Sciences Po Paris – Fundação Getulio Vargas à São Paulo