le grand entretien

 

A l’instar de l’audace et de l’ambition que Christian Lerminiaux, président de la CDEFI , souhaite aux éc oles d’ingé nieurs en se plaçant au coeur de l’enseignement supérieur, du déb at publ ic, en s’exportant, il engage les élèves-ingénieurs à partir à l’aventure.

 

 

Christian Lerminiaux, président de la CDEFI depuis 2011 et président de l’UTT, Université de technologie de Troyes

Christian Lerminiaux, président de la CDEFI depuis 2011 et président de l’UTT, Université de technologie de Troyes

Comment la France vitelle la mutation de son enseignement supérieur ?
Avec retard par rapport à d’autres pays et elle a du mal à faire évoluer ses structures. Etre à la tête d’une conférence de directeurs en cette période est passionnant. La CDEFI a un rôle de lobbying auprès des pouvoirs publics pour faire comprendre pourquoi le pays a besoin d’évoluer, et un rôle pédagogique auprès des directeurs d’écoles pour les inciter à intégrer ces modifications et leur offrir une vision globale.

 

Dans quelle posture animez-vous la CDEFI ?
Lorsque je suis arrivé à la tête de l’UTT il y a 9 ans, on m’a proposé d’être vice-président de la CDEFI et j’ai accepté avec enthousiasme. Je suis président depuis 2011. Il était important de m’impliquer dans et pour la vie de la communauté. J’ai un tempérament constructif, l’envie de faire changer les choses.

 

Y a-t-il un projet qui vous tienne particulièrement à coeur ?
La France a besoin d’une organisation de son enseignement supérieur dans les technologies. Sans technologie nous aurons du mal à faire progresser le pays. Oui, il faut gérer la diversité et oui il faut aussi avoir des établissements forts. Mon objectif est que d’ici à 3 ans nos écoles s’organisent, avec d’autres au besoin, pour que se dégagent quelques leaders à l’échelle européenne. Je crois qu’avec l’Université Paris-Saclay on se dirige vers cela.

 

3 ans pour atteindre cet objectif, n’est-ce pas très ambitieux ?
Nous sommes en position d’aller vite car les enjeux sont compris. En France, les gens ont besoin de pédagogie ; il y a une phase de latence. Mais dès lors qu’ils ont compris, il y a un déclic et les choses peuvent avancer rapidement. C’est pourquoi la pédagogie est aussi importante dans les missions de la CDEFI.

 

Quelle sera l’étape suivante ?
Que ces grands établissements soient réellement autonomes et cessent de perdre leurs temps à décrypter et appliquer les multiples règlementations. Qu’on nous fasse confiance. Le second enjeu sera d’enfin ouvrir le débat sur le financement de l’enseignement supérieur, de repenser notre modèle économique pour le futur. Au lieu de prendre le temps d’anticiper et penser des solutions, nous serons au pied du mur. Cette question doit être posée devant l’ensemble de la société française. Déjà des écoles et des universités connaissent des situations difficiles.

 

Quels sont les sujets de préoccupation des directeurs d’écoles d’ingénieurs ?
Le premier est comme je l’ai dit le financement de leurs établissements et leur capacité à les développer. Le second concerne la politique de site du ministère. Ils souhaitent comprendre quel rôle, quelle place auront leurs écoles dans ces regroupements. Ils sont parfois inquiets et ont le sentiment que les choses se font sans eux.

 

Sur quel point sont-ils le plus confiants ?
La demande qui existe pour leurs formations. Les entreprises n’ont jamais autant souhaité recruter des ingénieurs, les jeunes n’ont jamais été aussi nombreux à s’inscrire dans nos établissements. Un chef d’entreprise qui produirait dans un contexte où règne une telle demande ne pourrait qu’être heureux ! Le problème aujourd’hui ce sont les conditions et l’environnement de la production…

 

L’ingénieur « à la française » a-t-il sa place dans le monde contemporain et dans le futur ?
Plus que jamais ! Il est apprécié et recruté dans le monde entier. Chez les anglo-saxons, l’ingénieur s’apparente plus à un technicien supérieur. « A la française », son approche et ses compétences sont plus larges. C’est un généraliste qui déploie une vue globale des problèmes. Il a la capacité à concevoir des produits quel que soit son environnement, il est créatif. Pour cela, nos formations comportent un tiers d’enseignements non scientifiques. En outre, nos écoles attirent les meilleurs élèves. C’est une chance unique dont peu d’établissements jouissent dans le monde.

 

Peut-on exporter le diplôme d’ingénieur ?
Les entreprises recrutent plus d’ingénieurs que de diplômés en management. C’est une évolution et en ce sens notre modèle répond exactement aux besoins contemporains et du futur. C’est en lien avec ce mouvement que nos écoles sont de plus en plus nombreuses à former à l’étranger. L’évolution serait d’y délivrer nos propres diplômes, comme le fait Georgia Tech en Lorraine où elle délivre le même diplôme qu’à Atlanta. La règlementation ne le permet pas encore, mais la CTI est d’accord sur le principe.

 

Comment la CDEFI réfléchit- elle à la responsabilité des écoles dans la formation d’une partie des élites françaises ?
La responsabilité est un thème intrinsèque des formations d’ingénieurs et d’autant plus important que parmi nos diplômés des dirigeants d’entreprises vont émerger. Nous regrettons en revanche que l’élite politique soit si peu formée aux technologies et aux sciences. Dans de nombreux pays des ingénieurs et scientifiques sont aux manettes. C’est un problème dans le portage du discours dans l’espace public. C’est ainsi que l’on se retrouve avec des débats fondés sur des croyances plutôt que des faits, sur les OGM, le nucléaire, les biotechnologies. Il faut amener de la compétence dans les débats, une vision globale. C’est aussi le rôle des écoles d’ingénieurs. J’ai ainsi mis en place une réunion mensuelle sur les sujets nationaux. Chaque mois 70 à 80 directeurs se retrouvent pour échanger depuis 2011. Nous avons beaucoup à gagner à intégrer de nouveaux profils comme des élèves issus de khâgne. Ce seront des penseurs pour porter le débat sur les technologies et les sciences dans la société.

 

« Partez à l’aventure ! »
Christian Lerminiaux engage les élèves-ingénieurs à partir à l’aventure, à faire de leur formation et de leur parcours une aventure. Comment ?
« En prenant des risques, en partant à l’étranger, en créant votre entreprise, en tentant l’aventure de la PME, de la start-up. En ne rentrant pas le système qui vous conduit à passer son temps à faire carrière. N’ayez pas peur, vous avez suivi les meilleures formations au monde ! Vous pouvez tout faire, tout envisager. »

 

Les rêves de Christian Lerminiaux
Pour les écoles d’ingénieurs
Qu’elles soient au coeur de l’enseignement supérieur comme le sont les départements en ingénierie dans les universités américaines. Cela relève d’un état d’esprit, d’une conviction. Or, aujourd’hui nos directeurs sont sur la défensive dans un contexte difficile.
Pour les directeurs d’école d’ingénieurs
Qu’ils soient de vrais leaders, dotés d’une vision prospective et stratégique afin de mener les transformations. Que les plus grands directeurs soient ceux de nos écoles !
Pour les enseignants-chercheurs
Que l’on trouve le modèle économique qui fasse que nous leur offrions une situation compétitive par rapport à d’autres pays. Qu’ils considèrent audelà de leur rôle de formation initiale, leur rôle de formation de l’opinion publique, de formation des salariés tout au long de la vie. La recherche étant un vecteur pour ces missions. C’est ainsi qu’ils reprendront toute leur place au sein de la société française.

 

A. D-F