Certains soulignent les risques et difficultés liés aux bouleversements que vit l’enseignement supérieur. Philippe Jamet , pr ésident de la Conf érence des Grandes Ecoles (CGE), pr éfère y voir des opportunit és. A condition de savoir les saisir. Explications.

 

Philippe Jamet, président de la CGE et de l’Institut Mines-Télécom. © Christian Jacquet / CGE

Philippe Jamet, président de la CGE et de l’Institut Mines-Télécom. © Christian Jacquet / CGE

La formation des COMUE est un sujet majeur des directeurs d’écoles, comment peuvent-ils en faire un atout ?
Faire se rapprocher les acteurs de l’enseignement supérieur crée de nouvelles opportunités. C’est aussi une occasion de rapprocher les acteurs académiques des acteurs de l’économie et de la société. Les réformes en cours ont pour effet de remettre sur la table l’ensemble des questions qui animent l’enseignement supérieur depuis des années quant à sa qualité et à son attractivité. Y répondre doit être et c’est, je n’en doute pas, l’ambition numéro un de tout responsable d’établissement.

 

Que pensez-vous du rythme des réformes ?
Le rythme doit être adapté pour que nous puissions déjà absorber les réformes précédentes. C’est important à deux titres. D’abord parce que les remises en question sont nombreuses, tous les enjeux se présentent simultanément. Mais aussi car nos établissements, notre enseignement supérieur et donc notre pays, méritent que les choses soient bien faites.

 

« Il est dangereux
de n’avoir qu’un seul organisme dans un écosystème »

Quels sont les dangers de la précipitation ?
Le premier serait que pour se sortir de cette effervescence, on verse dans la facilité. Par exemple en créant un seul type d’établissement d’enseignement supérieur. Ce serait le cas si on privilégiait uniquement de gros clusters universitaires de site. L’enseignement supérieur est un écosystème. Or, un écosystème se caractérise par sa diversité, la richesse, la complémentarité et l’interdépendance de ses acteurs. Certes il faut coordonner, mais laisser s’exprimer la diversité.

La France est-elle une exception avec son modèle biface du supérieur ?
Pas du tout. Partout dans le monde les écosystèmes académiques sont variés. Les Etats-Unis comptent plus de 4 000 établissements accueillant de 100 à 70 000 étudiants !

 

Quel est l’enjeu des COMUE pour les grandes écoles ?
La CGE se bat pour que ces regroupements servent à quelque chose. Qu’ils soient des leviers pour concentrer des projets innovants et d’excellence. Que chaque établissement puisse y apporter sa valeur ajoutée sans distinction du statut. D’autres ont des gouvernances complexes, avec par exemple des CA à 80 membres. Ces échafaudages créent immanquablement des clivages. Enfin, des écoles privées en sont parfois tout simplement exclues. La loi dit que les regroupements sont obligatoires pour les établissements du MESR. Dans ces conditions, les établissements directement concernés commencent d’abord par construire le système qui leur convient. C’est compréhensible, mais cela ne doit pas se traduire par une situation d’exclusivité.

 

Quelle est pour vous leur place dans les COMUE ?
Mon objectif est d’abord que toutes les écoles trouvent leur place dans les discussions et les regroupements. Et elles ont toute légitimité à y être ! N’oublions pas que si elles représentent 15 % des inscrits dans l’enseignement supérieur, elles forment 40 % des diplômés de grade master et préparent 30 % des doctorants. Elles sont des acteurs clés de la formation qualifiée. En outre, former des COMUE dont tous les projets se ressemblent est une erreur. Les grandes écoles ont des atouts pour contribuer à fonder des projets originaux.

 

Quelles COMUE fonctionnent bien pour les écoles ?
Celles dont la taille est raisonnable. Celles qui ont une cohésion autour d’un projet. Celles qui ont un équilibre dans la gouvernance entre universités, écoles et organismes. C’est notamment le cas à Grenoble, à Strasbourg ou à Toulouse ; de Saclay et PSL en région parisienne.

 

L’équation est simple : trouver de nouvelles ressources

Le contexte économique et financier des écoles est leur seconde préoccupation majeure, quel est-il ?
Tandis que les écoles se développent, leurs subventions publiques ont tendance à diminuer et leurs budgets annexes s’amenuisent. L’équation est simple : elles doivent trouver de nouvelles ressources. La loi sur l’apprentissage entre en vigueur en janvier 2015. Par anticipation, des entreprises ont déjà baissé de 10 à 15 % leur part destiné librement aux écoles en 2014. Dans le pire des scénarios, cette chute atteindra 60 % en 2015. La part des fonds libres provenant de la taxe d’apprentissage atteint en moyenne 5-6 % des budgets consolidés des écoles. Mais pour certaines c’est jusqu’à 30 %.

 

Il leur faut donc être très volontariste sur l’ajustement de leur business model ?
Un des pivots sera l’évolution des droits de scolarité. Les effets dépassent largement les seuls aspects financiers. Les augmenter suppose une évolution culturelle. Les études sont un investissement. Que ceux qui, au final vont en bénéficier personnellement consentent à une contribution financière n’est pas fondamentalement injuste. On sait aussi que les alumni qui donnent le plus à leur établissement ensuite, sont ceux qui ont payé leurs études. Et c’est logique : pourquoi mon établissement aurait besoin de mon aide si les études y sont gratuites ?

 

Que propose la CGE sur les droits de scolarité ?
La CGE propose que les étudiants (hormis les boursiers) contribuent à hauteur de 15 % du coût de revient de la formation. Certaines écoles le font déjà comme dans l’Institut Mines-Télécom. Les droits sont de 1 850 € annuels pour les sensible. Mais nous savons aussi qu’il sera vital pour le système éducatif dans son ensemble d’augmenter les droits de scolarité à terme.

 

Qu’en est-il pour les étudiants internationaux ?
Nous demandons à pouvoir fixer librement nos droits pour les étudiants extra-communautaires. Nous sommes sur un marché international et ouvert. Il nous faut envoyer un signal-prix au marché. Nous souhaitons que notre service soit facturé à sa juste valeur. D’autant que, et c’est naturel, ils sont nombreux à repartir après leurs études. La France accueille 250 000 internationaux par an et ce pourrait être plus. Augmenter les frais de scolarité pour ces étudiants apporterait un flux plus substantiel que celui du Grand Emprunt !

 

spécial PRÉSIDENT(E)S
Quel est le secret des grandes écoles pour former de futurs dirigeants ?
« Les grandes écoles forment des praticiens de la complexité ». C’est le grand secret des écoles pour préparer leurs étudiants à devenir des responsables de premier plan pour la société du futur. La pédagogie de « compagnonnage » pratiquée par les écoles permet la transmission des codes pratiques de la responsabilité, de la gestion de projets, de la compréhension des organisations et de la résolution de problèmes concrets et complexes. « La formation dispensée par les grandes écoles développe des personnalités dotées d’une forte et rapide capacité d’analyse, d’action, de réaction. Nos diplômés sont adaptés aux enjeux du management moderne. Ils sont capables de voir les choses sous un angle systémique. Et ils sont particulièrement aptes à faire travailler ensemble des compétences diverses dans des équipes polyvalentes. » Next step pour Philippe Jamet : que les écoles forment des entrepreneurs en plus grand nombre. « Que nos diplômés osent, prennent des risques et apprennent à gérer les situations d’échec, fréquentes dans l’acte d’entreprendre. Ils doivent être audacieux, confiants et aptes à rebondir ! »

 

A. D-F

 

Contact :
http://www.cge.asso.fr/
http://www.mines-telecom.fr/